Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie pénétrante comme l’humidité d’automne tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle dit bonjour à Picrate ...» Puis il pensa: «Ils causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, malin, s’applique à lui faire pitié davantage ...» Siméon, sans le vouloir, imaginait la scène.

A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il marauda quelque temps. Puis, soudain, la tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer toute la journée loin de Marie Galande, sans la revoir. Il supputa qu’en se dépêchant beaucoup il arriverait peut-être à temps, qui sait?... Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle serait partie. Impossible!... Impossible, à moins que Picrate ne l’eût retenue à causer plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la cour?... Cette seule idée suffisait à exalter Siméon. Et la rage le prit d’être là-bas. Il galopait ... Une automobile risqua de le détruire: il n’entendit même pas les injures de l’impatient chauffeur et des passants ... Ensuite, des gens pressés que tentait son allure lui firent signe. Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua son fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant haut, il disait:

—Place à l’amour!... Laissez passer l’amour!... Je suis un bien jeune amoureux qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare!

Il se narguait lui-même et, se narguant, se jouait à lui-même la comédie, car il était cet amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne suis-je pas un peu fou?—Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... A mesure qu’il approchait, sa nervosité croissait. Il n’osait plus regarder l’heure; il n’osait plus s’interroger sur les chances de l’entreprise ... Le cheval glissa; il le retint par les guides, tendues de toute sa force. Il détesta la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. Il la cingla de son fouet frénétique.

...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande était partie,—depuis combien de temps? il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il commanda un café, par respect humain. Puis tel fut son poignant ennui qu’il se déclara tout bas: «Je suis ridicule.»

Il essaya de calmer le frémissement continu de ses nerfs. Ses mains saisirent les guides avec impétuosité. Le cheval secoua la tête et, las, se mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista de le voir si vieux.

«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?—se demandait-il.—Comme d’habitude, un peu partout, au gré de fantaisies étrangères. Comme d’habitude, nulle part, en somme!...»

Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», qui, contre l’habitude, l’affligea. Il se disait: «Nous irons nulle part, toute la matinée et l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos destins. Pourquoi n’être pas au soir déjà? Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et sans ferveur?...»

Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux et cordial, l’accueillit le mieux du monde et le remercia: