Il s'est formé à la lecture de tous les livres, à la méditation de toutes les doctrines; il connaît les tentatives innombrables que les idéologues et les artistes ont faites pour réaliser un bel et grand système du monde; il apprécie à leur valeur toutes les admirables et industrieuses dialectiques auxquelles on recourt quand on désire de transformer ses prédilections en théories dogmatiques. Il a regardé, il a examiné ces subtiles et fortes machines; et, s'il ne se hâtait pas de choisir entre elles, c'est afin de ne pas se priver du spectacle que toutes lui donnent.

Il devint un critique tel qu'il n'y en a pas d'autre. Il a tous les points de comparaison qui sont indispensables si l'on assume le soin de discerner et de juger. En outre, il se détache assez facilement du reste pour se consacrer à ce qu'il étudie. Il est fervent et lucide.

La complaisance longue et patiente qu'il avait accordée à tous les essais d'art et de pensée l'engageait à l'incertitude. Il concluait au badinage, volontiers. Lorsqu'on a vu se succéder les théories, lorsqu'on les a vues les unes après les autres fleurir et se faner, les fleurs nouvelles semblant seules douces et précieuses pour le court temps de leur durée, on regarde ces épanouissements avec plus de curiosité que de passion; et l'on évite de se donner à ce qui bientôt s'en ira.

C'est ce que fit Jules Lemaître, le spectateur le plus averti qu'ait eu la trop tumultueuse vie contemporaine. Il fut, si l'on veut prendre ainsi le mot, un sceptique. Mais un sceptique par amour. C'est-à-dire qu'il se méfia de la facilité presque sentimentale avec laquelle il eût accueilli une nouveauté, pour l'abandonner ensuite au profit des autres. Il évitait ce chagrin des regrets et il laissait défiler devant lui les prestiges, en kyrielle amusante. Il demeurait à l'écart, avec un esprit sensible et alarmé, qu'il préservait de trop pénibles déconvenues.


Et puis, un beau jour, il sortit de ce refuge où s'était installée sa curiosité libre. Il s'aperçut qu'il n'y pouvait plus demeurer. La vie l'appelait au dehors, la vie impérieuse, exigeante et qui refuse de vous laisser tranquille. Dehors, il y avait un grand trouble; et il s'y mêla.

Cette imprudence généreuse, il la paya de son repos. On l'attaqua passionnément; et on l'attaqua même avec sauvagerie. Se consola-t-il en songeant que, pour d'autres convictions que les siennes, on l'eût pareillement vilipendé? Il aurait eu pour adversaires les amis que lui fournirent alors les circonstances. En ce temps-là, qui est le nôtre, nos compatriotes manquaient tous de mansuétude et, presque tous, de politesse.

Quelle époque, entre les plus mauvaises, viles et hargneuses!...

Mais Jules Lemaître s'entoura de livres et il eut une merveilleuse bibliothèque. Les bibliophiles savent que, sur son ex-libris, il fit graver ces mots: Inveni portum.