Quelle heureuse devise! Où est-il donc, le port qu'il a trouvé, le refuge qu'il a découvert?

Puisque la devise est collée au plat de ses livres, nous allons penser que les livres sont le port et le refuge.

Il a écrit, au sujet des vieux livres, quelques-unes de ses pages les plus délicieuses. Un exemplaire des Sentiments de l'Académie sur le Cid, aux armes du cardinal de Richelieu; une Esther offerte par Racine à Mme de Maintenon, avec dédicace de la main de l'auteur:—qui resterait indifférent, à regarder et à toucher de tels volumes, qu'ont feuilletés des doigts augustes? Sur les reliures, les dessins ne sont pas exactement géométriques: un tremblement, une hésitation attestent «la main vivante et mobile de l'ouvrier». Les ors, les rouges et les verts des peaux sont adoucis, atténués, unis. Une première édition, même fautive, est préférable à toute autre. Voici les premiers caractères d'imprimerie par lesquels s'est révélée, est devenue «matérielle, publique et durable» la pensée de Corneille, de Racine et de Molière. Et l'on évoque aussi, à feuilleter tel exemplaire, Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette qui descend de sa chaise ou de son carrosse, devant la boutique de Barbin, pour acheter un Corneille ou un Racine. Ainsi, tout le passé ressuscite, le passé un peu lointain, le passé de la France. Or, il est doux et apaisant de rêver dans le passé, de «réveiller tous les hommes que nous portons en nous»... Et non que le passé soit purement exquis; mais il a, sur le présent, cet avantage: les abominations du passé sont abolies. Ensuite, on peut, dans le passé, choisir, et chacun de nous selon ses prédilections secrètes. Le présent, lui, ne nous permet pas de choisir: il nous inflige toute sa réalité, où il y a de tristes et déplaisantes choses.


Jules Lemaître se mit à écrire, «en marge des vieux livres», une série de contes. Il emprunte à l'Iliade et à l'Odyssée, à l'Énéide, aux Évangiles, à la Légende dorée, à Corneille et à Racine, les anecdotes et les personnages ou, mieux, le commencement de ses récits. Il reprend et il continue le thème interrompu des poètes épiques, des apôtres, des hagiographes et des écrivains du grand siècle. Et le voici comparable à ces aèdes de l'ancienne Grèce qui, peu à peu, enrichissant le texte d'Homère, composèrent d'une pensée multiple et variée l'histoire des dieux et des héros.

On a beaucoup discuté sur l'existence d'Homère. On nia d'abord qu'il fût l'auteur et de l'Iliade et de l'Odyssée. Puis, la science devenant plus hardie, on nia qu'il eût seulement vécu. C'était la mode, il y a quelques années, de prétendre que les poèmes homériques naissaient spontanément d'un peuple qui produisait donc des épopées comme la terre les moissons. Et puis, il a fallu rabattre de ce trop grand honneur qu'on faisait aux foules et à la conscience populaire d'une époque. Les foules n'ont jamais rien créé, que le désordre; et la conscience populaire d'une époque demeure stérile, si un individu bien doué ne la vivifie. Cet individu, appelons-le Homère: sans lui, Hélène n'aurait manqué à son devoir que pour son agrément personnel et peu durable. Aujourd'hui, Homère a si bien recouvré l'existence que son dernier commentateur, le savant et ingénieux M. Victor Bérard, nous le désigne comme un malin qui flagornait les rois d'Asie Mineure, leur fournissait de complaisantes généalogies, racontait des voyages qu'il n'avait pas faits et pillait un peu les «guides du voyageur» de son temps.

Mais il n'a pas écrit toute l'Iliade. Son poème était assez court. Ensuite, d'autres chanteurs ont pris l'aventure où il l'avait laissée et l'ont, de place en place, enrichie d'épisodes nouveaux. L'Iliade s'est ainsi développée.

Eh bien, Jules Lemaître a remarqué, en lisant l'Iliade, que Télémaque, si digne de notre intérêt, n'y accomplissait pas sa destinée. Il songea donc à le marier; et quelle plus gentille fiancée trouver à ce jeune homme que la petite Nausicaa dont les bras sont blancs et dont l'âme est pure, et qui sera une épouse modèle, active autant que gracieuse, car elle a beaucoup d'esprit et ne néglige pas le soin de laver elle-même son linge à la fontaine.

Ulysse avait bouché de cire les oreilles de ses matelots, quand le navire passa tout près des sirènes déconcertantes. Il agissait en capitaine prudent. Mais nous sommes victimes de son stratagème; et nous ne savons pas comment procèdent avec les amoureux de leur beau chant ces filles de visage aimable, qui ont le buste joli et se terminent en poissons. Jules Lemaître nous le dira, puisque Homère l'a oublié. Il suppose que l'un des matelots, Euphorion, ôta la cire de ses oreilles et se jeta résolument à l'eau. Une petite sirène, Leucosia, lui fut clémente; et ils s'aimèrent à peu près autant qu'on peut s'aimer, bien que la jeune Leucosia, en sa qualité de sirène, symbolisât assez évidemment divers inconvénients féminins.

L'Énéide ne se prêtait pas moins à de tels accroissements. Jules Lemaître a voulu conter à son tour la mort mélancolique de Pallas, fils d'Évandre, et il s'est attendri sur le sort de cette Anna, sœur de la reine Didon: Virgile l'avait sacrifiée à la souveraine plaintive; Jules Lemaître lui accorde une aventure avec le compagnon d'Énée, Achate.