Depuis le jour que Virgile, par un singulier caprice d'auteur, allait brûler son Énéide si de lettrés amis ne l'en eussent empêché, son œuvre n'a pas cessé de vivre et de se transformer dans l'intelligence des siècles. Elle devint à Rome, tout de suite, un livre de classe. Les écoliers du Latium y apprenaient l'origine légendaire de leur race, y trouvaient de nobles motifs d'orgueil national, de justes raisons de préférer leur patrie et leurs dieux aux dieux étrangers et aux diverses patries. La leçon leur profita.
Au moyen âge, Virgile fut honoré comme un prophète annonciateur du Christ. Les peintres de verrières et les sculpteurs de portails l'ont placé, dans nos cathédrales, entre Ezéchiel et la Sibylle. On sait comment cette fortune singulière lui advint. Il avait adressé à son ami Pollion, le consul, une églogue où il célébrait la prochaine naissance d'un enfant qui abolirait la douleur générale et ouvrirait une ère nouvelle de bonheur et de pureté. Du reste, il ne désignait pas avec clarté cet enfant merveilleux. Les commentateurs chrétiens ne doutèrent pas que ce ne fût, dans la pensée du poète, le Christ.
A quel enfant Virgile songeait-il? Un fils de Pollion, peut-être? Mais Virgile dit à Pollion que l'enfant doit naître «sous le consulat de Pollion»: ce n'est pas attribuer à un père une suffisante initiative.
M. Boissier, je crois, a trouvé la véritable interprétation. L'impératrice était alors enceinte; et, comme Auguste avait beaucoup fait déjà pour améliorer la vie romaine, il était naturel de penser et aimable de dire que le fils d'Auguste établirait le définitif âge d'or. Seulement, le bébé qu'on attendait fut une fille,—déception cruelle,—et cette fille, Julia, tourna par la suite fort mal. Le poète n'insista point et laissa dans le vague ses prédictions.
A l'époque de la renaissance, Énée fut un baron féodal. Le grand siècle le fit marquis, ou peu s'en faut.
Au dix-neuvième siècle finissant, l'Énéide devint l'un des bréviaires favoris des doux apôtres que nous eûmes et qui préconisaient la religion de l'humanité. Le tendre et sensible Énée pleura sur la souffrance universelle et, grâce à divers contresens, mêla ses larmes à celles des choses. Virgile devint une sorte de Tolstoï imprévu.
Et voici Jules Lemaître qui, à son tour, comprend Virgile à sa manière, délicatement spirituelle, narquoise et gaie avec mélancolie. Didon et sœur Anna épiloguent sur l'amour en contemporaines de nos psychologues les plus subtils et de nos moralistes les plus indulgents: elles savent que notre cœur est sujet à des changements furtifs et qu'on ne lui commande qu'en lui obéissant.
Virgile, au cours des siècles à venir, se transformera selon de nouvelles pensées que nous ne prévoyons guère plus que lui-même ne prévoyait les chrétiens, les renaissants, les philosophes humanitaires et Jules Lemaître. Il signifiera des tristesses et des chimères que nous ne connaissons pas encore. Et ceux qui le liront après nous y seront attentifs justement à ce qui nous échappe.
Telle est la destinée extraordinaire et poignante des beaux livres qui sont le trésor de l'humanité. Trésor inépuisable et merveilleux, que l'on dirait soumis à des prestiges, tant il a de facilité à se faire la parure changeante de l'âme humaine en sa métamorphose indéfinie.
Les Grecs n'avaient qu'un petit nombre de sujets dramatiques. La seule famille des Atrides alimenta des centaines de tragédies. Chaque poète nouveau s'inspira des malheurs d'Œdipe; et l'on ne croyait pas utile de chercher d'autres fictions pour offrir à des spectateurs réfléchis une émouvante image des catastrophes que la fatalité organise. Mais, au gré d'une philosophie que les circonstances et la méditation des penseurs modifiaient, la légende ancienne s'animait d'une idéologie nouvelle. Les Grecs ont donné ce témoignage de leur croyance à la continuité de l'âme humaine, qui demeure la même en dépit des incertitudes et qui, en somme, n'est inquiète que d'un petit nombre de problèmes.