La bible de l'humanité est écrite depuis longtemps; et nos ancêtres millénaires ne nous ont pas laissé le soin de la composer. Mais ils nous ont abandonné les marges du livre unique, où chacune des générations successives griffonne ses gloses, plus ou moins belles, plus ou moins durables. Le texte, lui, ne s'altère pas. Indifférent au commentaire successif, on dirait qu'il attend avec sérénité les remarques ultérieures.

Quand les écrivains seront sages, peut-être la production littéraire diminuera-t-elle admirablement; et peut-être nos romanciers, nos dramaturges, nos poètes renonceront-ils à se figurer qu'ils inventent de nouveaux thèmes, à se tracasser pour la recherche d'une autre Hélène, d'un autre Pâris, d'un autre Ménélas.

La douzaine de livres sur lesquels l'humanité a vécu et vivra suffiront. Et, de loin en loin, après que des hommes de génie auront formulé des hypothèses nouvelles, ou à peu près, sur l'économie du monde, les tribulations de la destinée et l'inconstance de nos désirs, ou bien après que des calamités cosmiques ou populaires auront un peu secoué le rêve de nos esprits, un bon écrivain se chargera d'inscrire quelques lignes, de plus en plus courtes et d'une écriture toujours plus parcimonieuse du papier, sur les marges de ces vieux livres.

Il me semble que cette pensée un peu triste et raisonnable a inspiré à Lemaître le projet, qu'il a si bien accompli, de rédiger les gloses par lesquelles notre temps aura marqué son passage, de noter les nuances de sentiment qui nous épargnent l'ennui de faire trop effrontément double emploi avec nos aînés.


Et le refuge, maintenant, on le devine. Il n'est pas seulement, comme disait Montaigne, la librairie. Certes, entre des murailles de beaux et vieux livres, au milieu de leur silencieuse éloquence, on est bien. Mais, pour l'esprit, le refuge est une place dans la série humaine à laquelle on appartient.

Ou bien, en d'autres termes, le seul asile est dans la sécurité de la tradition perpétuelle. Nous croyons nous en évader, pour nous distraire; et ce n'est que folie. Nous revenons; et aussitôt nous sentons que nous sommes chez nous.

Jules Lemaître n'eut point à se convertir; il n'eut qu'à prendre une conscience plus nette des idées qu'il préférait. S'il relut les Contemporains et les Impressions de théâtre, il put y voir l'image nombreuse, claire et variée de toute la pensée moderne; il put encore y découvrir une évidente et saine prédilection pour les œuvres de qualité française. Au temps même de son «impressionnisme», que Ferdinand Brunetière lui reprochait, Lemaître, qui ne méconnaissait pas la farouche grandeur et l'attrait d'un Ibsen ou d'un Tolstoï, se gardait et gardait son lecteur contre la tempétueuse invasion des littératures étrangères; et il accomplissait déjà une excellente besogne de protection nationale.

Il avait l'air de plaisanter, avec tant de grâce, avec tant de charme, qu'on lui pardonna de jouer ce rôle de défense utile. Et même, on ne s'aperçut pas qu'il le jouait; il n'en fut pas moins efficace.

Quand il passa de la critique littéraire à la critique politique, on s'aperçut de ses projets; et l'on se fâcha: il se fâcha lui-même. C'est que les gens prennent la littérature pour un jeu qui n'a pas d'importance: et ils sont, là-dessus, la tolérance même. Seulement, ils croient que la politique est fort grave: et ils se trompent, avec une fougue singulière. Ainsi vont les choses! Mais, plus vive de ton,—parce qu'il faut bien tenir tête à l'insolence des politiciens,—la politique de Jules Lemaître a le même caractère exactement que sa critique littéraire: elle est une politique de défense française. A tort ou à raison,—et qui oserait dire, hélas! qu'il eût tout à fait tort?—Jules Lemaître considéra que l'esprit de notre pays était en butte à divers ennemis: il résolut de guerroyer contre les ennemis de l'intérieur, les plus dangereux parce qu'ils connaissent la place. Son activité politique continua l'énergique initiative de sa critique littéraire; pareillement, ses comédies raciniennes sont l'exemple d'un art dont sa critique est le précepte. Et ainsi, toute son œuvre est harmonieuse.