La France l'attirait. Quand il eut seize ans, son père l'envoya passer le temps d'une convalescence à Patras. Il se fit avancer, par l'intendant de la propriété familiale, un millier de francs et, en tapinois, partit pour Paris. On dut le rappeler; et ce ne fut point commode.


A Paris, où il devint tout de go Jean Moréas, ses débuts datent de 1884. Les Syrtes parurent alors et, bientôt, les Cantilènes. Ces petits volumes firent du bruit et même causèrent du scandale, parce que divers critiques ne les trouvèrent pas clairs à leur gré. Il ne l'étaient pas extrêmement; ils l'étaient plus et mieux que ces messieurs ne le pensèrent. Alors, Jean Moréas publia, dans le Figaro, son manifeste. Ce fut le manifeste du symbolisme.

L'on n'est pas encore tout à fait revenu de l'étonnement, et même de l'irritation que suscita cette nouveauté littéraire. C'est un peu la faute des symbolistes. Ils commirent plus d'une erreur, dont la plus onéreuse fut de compter, parmi leurs camarades, quelques mystificateurs et des sots. Les meilleurs même agissaient avec impertinence et—fierté d'artistes excellents—s'amusaient de mettre dans l'embarras l'intelligence des multitudes. Mais leur principe était irréprochable: si l'on y songe, il n'est d'art véritable que symbolique, et l'art est déjà un symbole. En outre, ces poètes protestaient contre la médiocre littérature d'alors, laquelle était aux mains populacières des réalistes et aux mains débiles des parnassiens. La poésie parnassienne se mourait d'une sorte de lente consomption; le réalisme prenait tout, et avec quelle vulgarité!... Les symbolistes survinrent, préconisèrent et parfois réalisèrent un art plus profond, plus délicat et mieux conscient des authentiques devoirs de l'art.

Moréas, dans son manifeste, réclama pour la poésie l'expression des pures idées, et cette expression par le seul artifice possible, qui est l'image ou, en d'autres termes, le symbole. Pour passer à l'état littéraire, il faut que l'idée s'habille; et, son vêtement, c'est le symbole. Positivistes les uns et les autres, réalistes et parnassiens ne faisaient que décrire la réalité matérielle ou psychologique; et ils n'avaient qu'à la copier, directement, comme procède avec ses couleurs un peintre qui ne veut que reproduire le spectacle de la nature. Les poètes nouveaux, désireux d'évoquer les concepts, devaient recourir à d'autres prestiges. Ce fut la difficulté, ce fut aussi la glorieuse ambition de leur entreprise.

Ils brisèrent l'ancienne métrique et, avec les sons et les rythmes qu'ils inventaient, ils cherchèrent une musique imprévue, toute fraîche, encore expressive.

Quant à la langue, Moréas voulait qu'on l'enrichît; et voici ce qu'il demandait: «La bonne et luxuriante et fringante langue française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaux, la langue de François Rabelais et de Philippe de Commines, de Villon, de Rutebeuf et de tant d'autres écrivains libres et dardant le terme acut du langage, tels des toxotes de Thrace leurs flèches sinueuses.»

Évidemment!... Mais ce fut aussi le péril; et qu'arrive-t-il, mon Dieu, quand on laisse les écrivains maîtres du vocabulaire, quand on les engage à multiplier les mots?... Ils n'y sont que trop portés. Et, la langue des symbolistes,—hélas!... Lui, Moréas, avait, pour éviter les trop folles folies, son goût délicat. Mais d'autres!...

Moréas s'en aperçut. Et, en 1889, formulant à nouveau ses théories, avec la même ardeur que naguère, il ajoute pourtant ce conseil effaré: «Répudions seulement l'Inintelligible, ce charlatan!...»