Il y a, dans les Cantilènes et dans les Syrtes, de ravissants poèmes; et qui ne se rappelle, au moins, l'un d'eux, où passent, parmi des senteurs d'orange, des pèlerins à froc blond, des dames en robes de brocatelle, qu'on reconnaît, à leurs gestes dolents et jolis, pour de défuntes années et des rêves d'autrefois?

A cette époque où préludait le symbolisme, Jean Moréas était, au quartier Latin, un beau garçon de trente ans, noir et moustachu, portant sous un épais sourcil le monocle, s'habillant bien, coiffé du chapeau de soie et parlant haut, avec un accent de là-bas, qui scandait les mots, martelait hardiment les syllabes et, dans les cafés de la rive gauche, donnait de l'autorité à de vives, rudes, très éloquentes et orgueilleuses professions de foi.

On le rencontrait, et Verlaine, celui-ci beaucoup plus âgé, mal vêtu, en outre, bohème imperturbable, qui, pour le visage, ressemblait à Socrate et, pour le reste, à Diogène. En tel contraste, il furent, Verlaine et Moréas, les maîtres d'une ardente et incertaine jeunesse, éperdue au milieu de doctrines calamiteuses, et qui cherchait une esthétique.


Moréas ne resta pas symboliste très longtemps, et, à vrai dire, il le fut dans ses manifestes plus que dans ses poèmes. Son œuvre n'abonde pas en idées pures parées d'images. Je crois aussi qu'il fut choqué de l'usage que ses disciples, imprudents, firent du symbole.

Bref, en 1891, publiant le Pèlerin passionné, il désavouait les Cantilènes; et il déclarait mort le symbolisme, «école poétique éphémère et qui fut légitime», il préconisait «ce renouement de la tradition, qui est le but de l'École romane».

Il abandonne le symbole et il s'attache désormais à la réforme de la langue; il mérite le nom de «poète grammairien», que Maurice Barrès lui décerne.

Son projet, le voici. Les derniers classiques avaient anémié le vocabulaire. Les romantiques l'enrichirent, mais d'une façon bien hasardeuse; ils manquèrent d'une connaissance approfondie des traditions de la langue. Il faut faire ce qu'ils n'ont pas fait; il faut mettre la langue française en pleine possession de ses propres richesses, qu'elle néglige.

Cela est à noter, comme le caractère et comme l'originalité intéressante du vœu qu'énonça et pour lequel travaillait assidûment Jean Moréas. Tandis qu'autour de lui les poètes inventaient des mots, tandis qu'ils se laissaient aller à cette déplorable initiative et oubliaient qu'un mot tout neuf ne vaut rien, lui ne voulait augmenter le vocabulaire actuel que des ressources du vocabulaire ancien; et les autres furent des révolutionnaires: lui, recourait à la tradition et, avec ferveur, la sauvegardait.

Il étudia l'ancien français. Dans la tumultueuse Revue indépendante, il publia une très fine adaptation d'Aucassin et Nicolette. Plus tard, il traduisit, avec un délicieux talent d'érudit, l'Histoire de Jean de Paris, roi de France. Parmi les romanistes, il mérita l'estime difficile du maître incomparable Gaston Paris.