A notre littérature du moyen âge et de la renaissance, il emprunta—des légendes, oui,—mais surtout des mots et des tours de phrases. Et il écrivit: «Ce sont les grâces et mignardises de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur syntaxique du seizième siècle, nous constitueront, par l'ordre et la liaison inéluctable des choses, une langue digne de vêtir les plus nobles chimères de la pensée créatrice.» Tel fut le programme savant et industrieux de l'École romane.
Moréas fut sensible savamment au subtil génie de Thibaut de Champagne, «le grand Thibaut, mon maître»; et bientôt il devint, par la grâce un peu maniérée, l'insigne habileté, le frère de ces poètes, «honneur de la docte Provence, Jaufred que fine amour a point, et ce Guillaume Cabesteint qui aima Sorismonde». Surtout, il s'apparente à Ronsard et à du Bellay. Son allégresse de promoteur enthousiaste et de rénovateur rappelle celle qu'il y a dans la Défense et illustration de la langue française. Comme du Bellay ses troupes, il encourage les siennes. Sur un ton martial, il anime ses lieutenants, Du Plessys, La Tailhède, rimeurs illustres. A Du Plessys, il indique les ennemis qu'il faut combattre, ces pédants qui vantent «la Minerve tudesque et l'Anglais de gravité l'hoir». Mais Du Plessys, habile à mener les muses grecques vers les rives de la Seine et du Loir, au son de ses romanes chansons, ne craindra pas ces hostilités vaines et «saura mourir ainsi qu'il sait vivre». A La Tailhède, il ne dissimule pas qu'il sied de lutter contre «le rustre, l'immonde ignorant». Ils ne transigeront pas; et ils continueront à cultiver, en dépit des uns et des autres, cet art qui est si bien appris
A couvrir de beauté la misère du monde!...
Et Jean Moréas écrivit son chef-d'œuvre, ce petit poème qu'il a décerné à l'exquise Ériphyle, infortunée et menue créature qu'Énée rencontre aux enfers, non loin de Phèdre et de Procris. Pour une parure qu'on lui proposait, elle céda aux instances du jeune Polynice et elle dévoila, étourdiment, la cachette où Amphiaraüs, son mari, se dissimulait. Celui-ci dut aller combattre devant Thèbes; et il fut tué. Le fils d'Amphiaraüs, pour venger son père, tua Ériphyle... Ce fantôme passe dans l'œuvre du «Mantouan fameux». Il est, dans le poème de Moréas, délicieux, chargé de son antique tristesse et de sa grâce inaltérable.
Essence pareille au vent léger,
J'erre
Depuis que la vie a quitté
Mon corps.
Mais, les souillures et les maux du corps,
La mort ne les efface.
Et elle se remémore son aventure. Ah! ce n'est pas la ceinture dorée, qui l'a vaincue, mais Cypris. Et son époux, fils d'Oïclée, sans doute fut un héros...
Mais sa barbe était, à son menton,
Chenue et dure.
Et l'autre, quand il vint, il était
Dans sa jeunesse tendre!
O jeunesse, tes bras
Sont comme lierre autour des chênes!
Avec un enfantillage émouvant, elle narre son amour ancien, la petite amoureuse défunte, dont frémit encore l'ombre au rappel des ivresses passées. De quelle pitié grave et charmée l'accompagne, à travers les ombrages souterrains, le poète qui, se faisant, après Virgile et Dante, évocateur des mânes, se trouble à la vue de cette petite Ériphyle et de ses compagnes «qui sont mortes d'aimer»! Il s'est inspiré de Virgile et de Dante; mais, moins austère que ses maîtres, plus compatissant, il laisse au puéril fantôme sa coquetterie et sa légèreté. Et le poème est admirable, à cause de la majesté de la mort, qui se joint à cette grâce fragile.
Ainsi triompha merveilleusement l'art excellent de l'École romane.