Puis, encore une fois, Jean Moréas changea d'esthétique. Comme il avait abandonné l'inquiétant symbolisme pour une poésie qui recourait aux origines de notre littérature, il abandonna l'École romane, il abandonna Thibaut de Champagne et du Bellay pour une poésie qui délibérément se fait la contemporaine d'Henri IV. Il devint classique ou, mieux, préclassique. Et le poète, le grand poète des Stances, est docile aux disciplines de Malherbe.
Il renonce au vers libre et aux capricieuses combinaisons rythmiques. Alexandrins, décasyllabes et octosyllabes; strophes très simples: presque toujours quatre vers, deux couples d'un alexandrin et d'un vers plus court,—voilà toute sa prosodie, maintenant. La césure est à sa place; elle se fait sentir avec justesse, mais sans excès, n'étant ni brusque ni faible. Chaque vers constitue un ensemble, pour le sens et pour l'harmonie, et, avec les autres, compose l'unité de la strophe. La rime est correcte, sans pauvreté non plus que sans excessive richesse: elle est munie de la consonne d'appui, dans les polysyllabes; la masculine alterne avec la féminine régulièrement.
Ainsi, ce grand réformateur de jadis a renoncé aux «nouvelletés» qui le divertissaient; il a renoncé même aux libertés de la verdissante renaissance, aux dérivations grecques et latines, à la recherche d'un ample vocabulaire. Il est classique.
Eh! bien, il a lui-même signalé les divers changements de son esthétique en ce quatrain des Stances:
Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel
L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange
(Ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel)
Se muait. Comme lui, plus qu'à mon tour, je change
En fait, ses changements ne sont pas une simple fantaisie, un jeu; mais il suivait spontanément une sorte d'impérieuse logique, celle qui mène à la tradition négligée et splendide un sincère et un véritable novateur. Si, au temps de l'École romane, nous le voyons chercher curieusement la tradition la plus ancienne, un peu plus tard, poète des Stances, il va, en pleine conscience de ses volontés, à la tradition la plus complète, disons encore la plus parfaite. Le chemin qu'il a fait est le meilleur et le plus intelligent.
On lui objectera que, de cette manière, il n'est pas beaucoup de son époque. Certes!... Mais aussi, la poésie n'était pas de son époque: et il l'a senti de telle sorte que, dans toute son œuvre, on n'aperçoit aucun effort d'actualité. Son œuvre est, bel et bien, réactionnaire, puisqu'il l'a dédiée et consacrée à la tradition française, en des jours où l'on méconnut, et voire détesta, cette tradition de nos lettres nationales.
C'est un grand exemple et c'est une leçon profitable que vint nous donner ce nourrisson des muses helléniques. Il ne la donna pas tout de go et il ne réalisa pas tout de suite son idéal. Nous avons assisté à ses tentatives; elles sont édifiantes: ses étapes sont justement celles par où passeront les plus loyaux et purs artistes d'un siècle qui n'est pas celui de l'art le plus sain, le plus beau ni le plus fier, d'un siècle qui n'est pas celui de l'art.
Les Stances sont graves et mélancoliques, hautaines, charmantes et comme voilées de deuil. Elles font une ample, solennelle et forte musique, pareille à celle du plain-chant, dépourvue des fades gentillesses auxquelles nos contemporains ont l'air de s'amuser davantage. Elles sont une plainte digne des muses qui ne sont plus jeunes, muses savantes, qui se réfugient dans leurs bosquets d'autrefois, loin des foules frivoles, et qui, sages, ayant à leur dam compris la vanité de chercher du nouveau parmi le tumulte des barbares, chantent selon le mode éprouvé, sur les lyres anciennes, le grand et l'immortel chagrin de leur exil.