Mais, en dépit de tout, quelle aventure, si la vérité mathématique elle-même nous manque, elle que nous considérions comme le dernier refuge de notre certitude pourchassée!... Ce qu'on pourra nous dire de la valeur d'une réalité humaine ne nous consolera pas. L'expérience, nous le savions, ne nous transmet que des renseignements imparfaits, où intervient la qualité de nos sens; et ainsi nous savions que toute notre connaissance du monde sensible souffrait de cette tare essentielle. Nous n'avions pas beaucoup d'espoir de voir jamais une vérité métaphysique se constituer: ici intervient la qualité de notre raison, comme, dans la connaissance du monde expérimental, la qualité de nos sens. Mais il nous semblait qu'avec les simples, rudes et peut-être insignifiantes vérités mathématiques, nous touchions à un peu d'absolu. Eh! bien, non: ici encore, nous sommes emprisonnés et nos regards n'atteignent qu'à travers des vitres qui le déforment le spectacle des hypothétiques réalités.

Relisons maintenant ces lignes d'Henri Poincaré: «La recherche de la vérité doit être le but de notre activité; c'est la seule fin qui soit digne d'elle.»

Elles sont stoïquement belles, ces lignes.

A moins qu'alors on ne trouve que le badinage reprend ses droits et qu'il y a un aimable et judicieux recours dans la frivolité suprême de l'esprit.


[MONSEIGNEUR DUCHESNE]

La première fois que j'ai vu, il y a bien des années, M. l'abbé Duchesne,—il n'avait pas encore reçu le titre de Monseigneur,—c'était en Bretagne, pendant des semaines de vacances. Il passait les beaux jours de l'été dans sa maison natale de Saint-Servan: une maison basse et longue, bâtie de telle sorte qu'elle tourne le dos à la mer et aux vastes horizons pour regarder, de l'autre côté, un paysage plus précis et charmant, la tour Solidor et la jolie baie de la Rance. Retraite aimable et sage, pour qui se consacre à étudier le Liber pontificalis.

J'étais, à peu de distance de là, sur une plage où se trouvait aussi le savant parfait, l'impeccable commentateur de Saint-Simon, le délicieux Arthur de Boislisle. L'abbé Duchesne et Arthur de Boislisle étaient collègues de l'Institut. Pour aller déjeuner chez un autre de leurs collègues, Georges Perrot, qui était installé aux environs de Cancale, nous sommes partis, un matin. Il fallut prendre, à Saint-Malo, la diligence. Et il fallut grimper sur l'impériale, l'abbé Duchesne réclamant le grand air marin, la douce vue de la campagne bretonne et tout cet amusement d'une gaie promenade. Il fallut grimper, l'abbé Duchesne qui manœuvrait bien sa soutane, M. de Boislisle qui était le plus gracieux des géants, et moi qui les suivais.

M. de Boislisle m'avait dit: