—Vous verrez... Personne n'a autant d'esprit, personne n'est aussi amusant que l'abbé Duchesne!...
L'avouerai-je? cela m'avait mis en défiance; et, comme je ne tiens guère aux prêtres dont on vante les idées larges et la bonne humeur, je répondis:
—J'aimerais mieux un rude inquisiteur.
J'aimai beaucoup mieux l'abbé Duchesne!... Tout de suite, je subis le charme de la conversation la plus finement mesurée, la plus brillante avec le plus de modestie et de goût. L'abbé Duchesne nous raconta mille histoires. Il avait d'excellentes anecdotes relatives au très savant d'Arbois de Jubainville: le vieux et rude celtisant s'y dressait, érudit admirable, solitaire, dur et qui avait l'imagination d'un héros, figure aux traits vigoureux, âme violente, divertissante et noble. Tout le long du chemin qu'il y a de Saint-Malo à Cancale, l'abbé Duchesne nous enchanta. Ses propos avaient l'agrément d'une gaieté qui s'était fixé à elle-même ses limites et qui, pour y demeurer, ne s'efforçait pas; une gaieté naturelle et qui jamais ne contrariait l'exigence qu'il faut qu'on ait pour un prêtre; et pourquoi ne pas dire une gaieté de prêtre, cette allégresse que doivent, en effet, donner la pureté de l'âme et une sorte de sainteté?
Saint François d'Assise était plus gai que personne.
Et puis il n'y a rien de plus aimable et de plus touchant que l'exacte justesse du ton.
Quelques années plus tard, j'ai rencontré Mgr Duchesne à Rome, où il était déjà directeur de l'École française. Il gouvernait ses jeunes érudits avec une autorité douce, une bienveillance attentive, un soin paternel et magistral. Son prestige lui valait de régner sans peine.
Un jour, à peu de distance du palais Farnèse, je l'ai aperçu qui avait l'attitude d'un bon Samaritain. Voici. Le grand Mommsen était à Rome. Je me le rappelle comme un vieux savant, joyeux et bourru, ami des chopes ainsi que de la science et qui gardait, la gloire venue, les manières d'un étudiant germain. Il avait le visage rasé, des cheveux blancs qui, sur les oreilles, s'échappaient en touffes ébouriffées; derrière les lunettes, des yeux très vifs, perçants et durs; une bouche grande et fine, mobile, malicieuse et parfois méchante; le crâne très beau, solide et large. Il marchait, d'habitude, à petits pas secs; et il rudoyait tout le monde. Le grand Mommsen était venu à Rome pour travailler dans les bibliothèques. Seulement, les bibliothèques de Rome ne sont pas ouvertes sans cesse: au plus menu prétexte,—E chiuso, signor. Ce jour-là, imaginons qu'en l'honneur de quelque anniversaire royal ou bien pour quelque fête religieuse, les bibliothèques étaient fermées. Alors, Mommsen avait cherché le divertissement d'une promenade. Dans son pays, selon la coutume de chez lui, le bon Germain buvait pas mal de bière. Et, à Rome, ce jour-là, faute de bière, il avait bu pas mal d'orvieto ou de chianti. De sorte que Mgr Duchesne le trouva, dans les rues, qui ne tenait pas très commodément sur ses jambes, pour aller au palais Farnèse. Et je vis donc cette image exemplaire: Mgr Duchesne qui, de la main fortement serrée, avait pris sous l'aisselle le bras du grand Mommsen et menait l'imprudent.
Il faisait cela si gentiment que c'était plaisir de le voir.