J’entendais bien qu’il voulait parler de l’amour ; mais tandis que j’imaginais, avec un peu de mélancolie, une femme très belle et qui l’aimait passionnément, il me répondit :
— J’ai cru l’avoir, mais c’est le plus difficile et je m’étais trompé.
Il prononça ces derniers mots très simplement, très sincèrement aussi, et il me parut que, si quelconques fussent-ils, il ne les aurait pas dits à tout le monde. Il continua :
— On se trompe souvent… Je pensais même, — je crois que j’avais le droit de penser, — on se trompe toujours. Mais je crois aussi maintenant que je n’ai plus ce droit. Dans mon jugement sur quelqu’un que je connais cependant bien peu, bien mal, je crois que je ne me trompe pas… Vous me regardez… Vous m’avez compris. Je ne cherche pas d’ailleurs à vous parler par sous-entendus. J’y serais plus maladroit encore que dans ma franchise, et ce n’est pas peu dire… Madame, ne faites pas ce petit geste… ne prenez pas ce visage. Nous sommes amis depuis trois ans et l’autre jour je m’en suis aperçu… Depuis l’autre jour…
Je me levai. Et comme si rien n’eût été dit depuis que nous parlions de la vieille maison, de Chayère et de ses meubles :
— Maintenant, proposai-je, je vais vous montrer le jardin.
— Si vous voulez, accepta Philippe Fabréjol.
Et il ne s’irritait pas d’avoir été interrompu parce qu’il savait bien que, malgré tout, il parlerait comme il avait décidé de le faire. Descendant avec moi les longues marches plates, il admira les fleurs de fer qui s’entrelaçaient à la rampe rouillée. Il regarda la fontaine et le mascaron qui rejetait son eau limpide, et les autres mascarons accrochés tout autour à la muraille humide attendant un acheteur, inutiles et n’ayant dans leur bouche large ouverte que la toile tissée par les araignées fileuses. Puis il reprit avec sa fermeté tranquille :
— Depuis l’autre jour je n’ai véritablement pas cessé de penser à vous. Et je me demande d’où vient cela, car je ne crois pas vous aimer encore. Cependant, tout en parlant avec mon père de notre prochain départ et de notre long séjour là-bas, j’ai senti une espèce de tristesse, profonde et brusque. J’en ai cherché la raison, et j’ai compris qu’il me serait pénible, je puis même dire douloureux, de ne plus vous revoir. Pourquoi ?… Je n’en sais rien. Je ne vais pas me mettre à vous parler de vos yeux, ni de votre grâce, ni de cette âme frémissante que l’on sent passer dans les petits mots que vous dites. Je ne tiens pas à vous faire de compliments. Je vous dis simplement : cela est ainsi. Et je suis venu vous demander…
Je compris qu’il me regardait, je le sentis. Mais je baissai la tête, et sans force pour l’interrompre, je contemplai fixement, en bordure de la terre humide, les petits buis irréguliers.