— Je suis venu vous demander : dois-je partir tout de suite… dès la fin de ce mois-ci ?… C’est tout… Je ne vous demande rien d’autre que cette petite indication sur la conduite à suivre. Personnellement, je puis retarder ce départ. Mon père me précéderait là-bas de six ou huit semaines… Pendant ce temps, si vous êtes ici, nous nous rencontrerions quelquefois… et si vous êtes à Lagarde, je puis très souvent y avoir affaire… Alors je crois que nous deviendrions vraiment deux amis… Plus tard, quand enfin je partirai, nous aurions les lettres, qui sont un grand bonheur… Et puis… on ne sait pas… Je reviendrai, et certes sans laisser cette fois passer trois années… On ne sait pas… Il ne faut pas regarder trop loin… C’est aujourd’hui qui nous fait du mal ou qui nous donne la joie… et c’est aujourd’hui que je vous demande : à quelle date dois-je quitter la France ?… Cela seulement, je ne demande que cela…
Il ne cherchait à prendre ni mon bras, ni ma main. Il parlait lentement. Mais comme il s’était arrêté devant moi, il me fallut bien lever la tête, et laissant une seconde mes yeux se prendre dans les clairs yeux bleus, je fus une fois de plus tout envahie d’une douleur qui m’épouvanta.
— Partez… il faut que vous partiez tout de suite.
— Oh ! non, dit en souriant Philippe Fabréjol. Ce n’est pas ainsi que vous devez répondre. C’est très sérieux, puisque vous pouvez me faire vraiment du mal. Il faut réfléchir. Vous réfléchirez huit jours et puis vous me direz…
— Je vous dirai la même chose.
— Je n’en sais rien, déclara-t-il, et vous non plus.
Les murs étaient plus hauts, les lierres plus épais. Nous tournions lentement dans la prison verte. Quand nous nous retrouvâmes devant le large escalier, Philippe Fabréjol me tendit la main.
— Au revoir, madame. Dans huit jours à cette même heure, si elle vous convient, je vous attendrai au musée Calvet. Les salles en sont désertes. Il vient seulement quelques étrangers, et d’ailleurs vous n’aurez qu’une date à me dire.
Il serrait mes doigts, fortement et franchement, et sans pression sournoise. A travers le couloir dallé je le reconduisis jusqu’à la porte de la rue. Une fois encore, au fond des salles ouvertes, les glaces troubles reflétèrent nos silhouettes rapprochées.
— Au revoir, dit-il encore.