Et il ne me rappela pas, en me quittant, ce rendez-vous qu’il me donnait dans huit jours au musée Calvet. Il ne s’inquiéta même pas que je lui eusse, là-dessus, donné aucune réponse : il savait bien que rien de tout cela n’était nécessaire.
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Ce soir-là, quand Fabien rentra, quand il me parla, j’eus l’impression que je ne le voyais pas devant moi, et je ne voyais pas autour de moi la chambre et cet ordre agréable qu’il me plaisait d’y entretenir. J’apercevais seulement, dans l’ombre des platanes, dansante un peu parce qu’un petit souffle venait de se lever entre les feuilles, une jeune fille qui était là, par un matin de juin, avec sa robe à pastilles et son simple chapeau rond. Elle me regardait. Elle avait connu le dangereux sourire de François Landargues ; elle connaissait la décevante misère qui occupait seule la petite âme de Fabien Gourdon ; et son regard était triste. Mais je me penchais vers elle, je lui disais : l’amour est venu. Et je ne pouvais éprouver rien d’autre que la grande joie dont elle se mettait à trembler.
Ce fut ainsi ce soir-là, et le lendemain, et encore une autre et une autre journée. Cela ne fait qu’un petit nombre d’heures, mais il y tint plus de vie que dans toute la somme de mes pauvres années. J’examinais cette joie qui ne ressemblait à nulle autre, je pressais mes deux mains sur elle, et je les écartais un peu pour la revoir de nouveau. Je lui portais en offrande mes grands désirs et mes petites blessures : et tout le sang de celles-ci, dont elle se nourrissait, la faisait plus éclatante et plus forte.
Délaissant et détestant les coutumières besognes, je ne pouvais plus m’occuper à rien qu’à me pencher sur le jardin où m’avait parlé Philippe Fabréjol ; mais toute baignée que je fusse à ma fenêtre de son ombre humide et verte, il m’était bientôt nécessaire que ce jardin m’enfermât davantage ; il me fallait sentir sous mes pas la terre où Philippe avait marché. Je descendais donc ; je regardais à la rampe du vieil escalier les fleurs de fer qui lui avaient plu, et je touchais un peu plus loin les buis lustrés où reposaient mes yeux cependant qu’il disait : « Nous sommes amis depuis très longtemps… » Il disait encore : « Nous revoir quelquefois… » Il disait aussi : « Il y aura les lettres… et puis je reviendrai. » Et comme il l’avait conseillé, sans vouloir regarder plus loin que tous ces bonheurs, je fermais les yeux sur ce qui pouvait advenir de lui et de moi…
Et puis je rentrais dans la salle où, d’abord, nous nous étions assis. Pour que le jour y fût le même, je poussais un peu les volets. Je m’approchais de ces glaces dont l’eau trouble avait en même temps reçu son image et la mienne, tout près, si près que mon visage n’était qu’une forme confuse derrière laquelle une autre forme me semblait apparaître. — Enfin il me fallait bien regagner notre petit appartement ; mais que la présence de Fabien m’y était importune ! Je ne lui parlais plus de ses livres : je ne m’intéressais plus à ce maladroit article que sur mes instances il commençait d’écrire. J’aurais voulu qu’il sortît chaque matin comme il faisait auparavant. J’aurais voulu qu’il ne me demandât pas, le soir, de l’accompagner dans ses promenades. Je serais partie seule dans la campagne, au bord du fleuve agité, seule !… avec autour de moi, en moi, cette secrète présence…
Quelques jours… Cela dura quelques jours… Un bien petit nombre d’heures. J’avais perdu tous les souvenirs de ma vie étroite et réfléchie. Je ne pensais pas que le mal existât. Je ne redoutais rien. J’attendais tout. Il n’y avait plus de détresse en moi, plus de pitié, pas de remords. La joie, seulement, la joie !
Elle ne se précisait par aucune image. C’était une sorte de frémissement merveilleux et confus. Je ne cessais plus de penser à Philippe Fabréjol et de souhaiter sa présence, et cependant je ne savais encore ce que je lui répondrais quand il me faudrait le revoir. Il me parut un matin que j’y réfléchissais tout à coup. Je pensais : « Plus que cinq jours, avant ce jeudi… Dans cinq jours… » Et alors seulement un peu d’inquiétude commença de se mêler à mon profond bonheur.
Il me devint nécessaire de préparer mon courage. Je voulus voir ce musée Calvet où j’entrerais bientôt pour y rencontrer un jeune homme que je connaissais peu, et pour lui dire, afin qu’il comprît bien que je tenais à lui : « Ce n’est pas tout de suite que vous devez partir… Nous nous reverrons comme vous le demandez. » Et j’y allai le lendemain pendant que Fabien, s’intéressant chaque jour un peu plus aux études que je lui avais conseillées, s’était rendu à la bibliothèque pour y examiner certains ouvrages.