J’arrivai donc devant ce musée, j’en franchis la grille, et je dis au gardien que j’étais déjà venue et qu’il pouvait me laisser seule. Dans les salles matinales il n’y avait personne que le soleil couché sur les parquets luisants et le peuple silencieux des visages peints et des figures de pierre. Les uns et les autres m’intimidaient un peu. Et je voulus d’abord essayer de les admirer afin qu’ils ne fussent pas trop surpris de ma présence inattentive. Je les contemplai donc longuement, mais sans bien les voir, et j’allai m’asseoir enfin dans la troisième salle. Alors je ne sais quelles pensées auxquelles je ne commandais pas commencèrent de m’absorber. Comme les formes peintes et les formes de pierre qui m’entouraient, elles étaient là, je voulais les regarder et je n’en distinguais aucune. A tout instant, lassée de cette méditation confuse et que j’imaginais inutile, je voulais me lever pour partir et cependant il m’était impossible de ne pas rester à cette place.
Je m’y attardai si bien que le gardien tout à coup parut au seuil de la porte. Il venait brusquement de se rappeler ma présence et craignait que je ne fusse malade. J’étais très confuse. Je lui dis qu’en effet j’éprouvais un peu de fatigue, et je m’en allai vite. Ma tête était pesante de toutes les choses qui l’avaient traversée ; mais je ne les connaissais pas, et je continuais de ne pas savoir ce qu’il me faudrait dire à Philippe Fabréjol.
Il était tard quand je rentrai. Cependant, Fabien n’était pas là ; mais je l’avais oublié ; son absence à cette heure ne m’étonna pas ; et j’allai tout de suite me pencher à la fenêtre afin de revoir le jardin. Alors, je tressaillis en apercevant mon mari qui s’y promenait lentement. Jamais encore, je crois, il n’y était descendu. Et ma surprise aussitôt se mêla d’irritation. Il observait les fleurs de la rampe qui avaient plu à Philippe. Il contemplait l’eau coulant du mascaron de pierre, il touchait distraitement les petits buis lustrés : et il me paraissait que chacun de ses regards, chacun de ses gestes, écartait de là les ombres heureuses. J’avais envie de lui crier : « Va-t’en. Tu n’as pas le droit d’être dans ce jardin, tu n’en as pas le droit. » Mais levant la tête, il m’aperçut, poussa une exclamation presque joyeuse et se jeta dans la maison.
J’entendis dans l’escalier un pas précipité. Et voici que je me rappelai la nuit où je l’avais entendu monter ainsi, la nuit où on l’avait appelé près de François Landargues. Avais-je donc oublié cette nuit-là ?… Il me semblait brusquement en retrouver le souvenir…, le souvenir aussi du matin qui avait suivi et du premier soir où j’avais revu Fabien, hagard et ruisselant après sa course sous l’orage. Et je crois que d’abord, une seconde, quand il entra, je tournai vers lui ce même visage où montait l’épouvante d’une interrogation qui ne pouvait se formuler.
— Ah ! dit-il sans remarquer rien, te voilà. J’étais inquiet.
— De quoi donc ? Que pouvait-il m’arriver ?
— Je n’en sais rien… C’est que, vois-tu (et malgré qu’il fût encore près de la porte, à l’autre bout de la pièce, j’avais l’impression physique de sentir toute sa peine trembler et se presser contre mon épaule), vois-tu, maintenant, je ne puis plus me passer de toi.
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* *
Il avait parlé ainsi. J’avais cru sentir se réfugier contre moi cette grande détresse. Et j’avais vu monter dans ses yeux une tendresse implorante qui ne s’y était jamais montrée. Mais mon âme la meilleure, qui se fût émue de tout cela, continuait d’être absente, et ce qui avait pu naître durant ces quelques semaines n’existait plus à côté de ce qui était né depuis ces quelques jours.