Je le croyais du moins… je le croyais… Mais pourquoi les ombres heureuses s’en étaient-elles véritablement allées du jardin ? Quand je descendis un peu plus tard, comme chaque jour, pour les y chercher, je ne pus les retrouver. — Et je sentais maintenant à leur place rôder cette ombre pesante qui s’attachait à Fabien et qu’il me fallait traîner avec lui.
Notre promenade ce jour-là nous conduisit au delà du Rhône, jusqu’à Villeneuve, si morne, si morte, avec ses rues où pousse l’herbe et ses palais abandonnés. Au retour, comme nous étions las, nous nous assîmes un instant au bord de la route. Le soir venait. Il faisait presque froid. Autour de nous, parmi la campagne, et devant nous dans Avignon, les lampes s’allumaient au fond des maisons.
Enveloppée dans mon manteau, tout près de Fabien qui se serrait contre moi, je pensais à notre maison qui était là-bas, un peu plus au nord, derrière les collines déjà bien sombres sur le ciel gris. En ce moment Adélaïde avait, elle aussi, allumé la lampe et Guicharde s’asseyait devant la table pour m’écrire une fois de plus : « Quand allez-vous revenir ? » C’est la question que, depuis une semaine, me posaient toutes ses lettres. Elle trouvait le temps long. Elle s’ennuyait. Elle s’étonnait un peu. « Fabien, remarquait-elle, doit avoir pris maintenant tout le repos nécessaire. » Pensant à elle, je pensais à ce foyer dont elle était restée la gardienne. Y reviendrions-nous jamais ? Pourrions-nous y revenir et recommencer de vivre là comme nous y avions vécu après que Fabien m’aurait enfin parlé, quand nous aurions regardé ensemble dans le passé la minute effrayante, et dans l’avenir, tous les jours, tous les mois et les longues années ?…
… Au moment même où je m’interrogeais ainsi, cet avenir et ce passé ne prenaient plus soudain qu’une petite importance. Je les distinguais à peine. Je les écartais de moi. Je rentrais à Lagarde ; j’y retrouvais ma rue obscure, ma maison ennuyeuse, ma chambre triste. Mais Philippe Fabréjol marchait dans la rue pour venir me voir ; mais il entrait dans la maison ; mais je m’enfermais dans la chambre pour lire ses lettres, pour y répondre ; et j’aimais la rue, la chambre, et la maison…
Fabien soudain me toucha doucement le bras. Lui aussi regardait autour de nous les lampes aux fenêtres et sans doute elles l’avaient, lui aussi, ramené vers sa demeure.
— Je ne t’ai pas dit… Hier, j’ai écrit à Fardier.
Il n’avait pas prononcé ce nom depuis notre arrivée à Avignon. Je tressaillis. Je le regardai. Mais l’ombre déjà faisait son visage indistinct.
— Tu lui as écrit… pourquoi ?…
— Pour qu’il me dise.