— Rentrons, dit-il.

La nuit était venue. Il n’y avait pas de lune. Nous marchions lentement, trébuchant sur les cailloux épars, au bord des ornières profondes. C’est lui qui avait pris mon bras, et il s’y appuyait quelquefois.

*
* *

Qu’avait-il demandé ? Qu’allait-on lui répondre ?

Que savait Fardier ? Mille imaginations m’envahissaient, confuses et violentes. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer à Lagarde, autour de ce mort, depuis notre absence. Je ne savais pas ce que Fabien souhaitait ou redoutait d’apprendre. Mais sur cette route où il tenait mon bras, où nous trébuchions dans l’ombre, où nous étions seuls, j’eus tout à coup la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, quoi qu’elle fût, Fabien me dirait tout, qu’il ne pourrait pas ne pas tout me dire. La certitude, et non plus comme tout à l’heure, et non plus comme l’autre matin où le courage lui manquait pour m’accompagner à Pampérigouste, le vague et anxieux pressentiment. La certitude ! Jeudi, ce serait pour jeudi. Et cette fois, c’est bien, en vérité, que le moment était venu de préparer dans mon cœur les paroles nécessaires. Déjà je les sentais venir, hésitantes à la fois et tumultueuses, si simples et cependant presque sacrées, puisqu’elles devaient déterminer l’avenir, tout l’avenir, le mien sans doute, mais surtout celui de cette âme anéantie qu’il me faudrait conduire vers le rachat, vers l’apaisement, vers la vie. Déjà, je m’appliquais à choisir les meilleures. Mais, comme, le rempart franchi, nous entrions dans la ville, comme éclataient autour de nous les lumières, le bruit et la joie, je me rappelai que ce même jeudi j’aurais aussi à prononcer d’autres paroles. Que seraient celles-là ?… Que seraient-elles ?… Peu à peu, je me le demandais plus avidement. Et puis il me parut que parmi ces autres paroles je n’avais pas à choisir et plus à hésiter. Cette espèce de rayonnement que tant de bonnes pensées, tant d’efforts pour me soulever et me soutenir mettaient autour de mon malheur s’effaçait peu à peu. Il m’apparaissait seulement dans sa simplicité froide et nue comme le globe rouge du soleil d’hiver d’où ne semble tomber sur la misère du monde qu’un froid plus rude et plus déchirant. Maintenant que j’avais la certitude de recevoir cette confession, elle ne savait plus que m’épouvanter ; j’avais oublié ce que j’en voulais faire ; mais je me rappelais trop bien quelle joie m’était venue et quels bonheurs devaient me venir de Philippe Fabréjol.

Hésiterais-je donc ?… Me serait-il encore possible d’hésiter ? Pourquoi ?… Au nom de quoi ?… Les paroles essentielles maintenant n’étaient pas celles qu’entendrait Fabien, mais celles que je dirais à Philippe. Ce sont celles-là seulement qu’il me fallait préparer ; c’est à prononcer celles-là que je devais entraîner mon incertain courage. Quatre journées seulement me séparaient du jeudi. Ce fut là ma besogne de ces quatre journées.

Oui, pendant quatre jours, en vérité, je m’occupai seulement de Philippe Fabréjol. Pendant toutes les heures, inlassablement, si bien engourdie par mon rêve que je ne sentais pas s’en aller l’une après l’autre ces heures rapides. Je suivais comme l’autre jour cette rue Joseph-Vernet, où çà et là quelque verdure met son panache entre les pierres sculptées des vieux hôtels ; je franchissais cette grille ; j’entrais dans ce musée ; et comme l’autre jour, il y avait là le beau soleil d’automne couché dans les parquets luisants ; mais il y avait aussi, près des figures peintes et des figures de marbre, Philippe Fabréjol. Il venait au-devant de moi. Il ne me demandait rien, il me regardait. Je disais simplement : « Ne partez pas. » Et mieux que moi peut-être il comprenait tout ce que laissait entendre cette petite phrase, — et peut-être mieux que lui je savais tout ce qui montait à ce moment au fond de ses yeux.

Pendant toutes les heures… Inlassablement… Fabien ne m’avait plus parlé de la lettre de Fardier et je ne pensais plus qu’il l’attendît. Je retournais dans le jardin, plus humide chaque jour et mieux pénétré par l’automne. Dans le bruit clair de l’eau, dans l’arome des buis, tous les chers souvenirs étaient revenus. Je les regardais, je les respirais, j’en rapportais la bonne odeur sur mes mains qui n’avaient cessé de cueillir et d’écraser quelque feuille…

Le mercredi soir, mieux étourdie encore et tout alanguie, je me laissai, jusqu’au crépuscule, attarder dans ce jardin. Or, comme étant enfin rentrée dans la maison je suivais vers l’escalier le couloir obscur, je vis s’ouvrir, au fond, puis se refermer aussitôt la porte de la rue. Fabien revenait de la bibliothèque. Il ne m’aperçut pas tout de suite et j’entendis que, dans l’ombre, il tâtonnait, cherchant quelque chose. Presque aussitôt il y eut le craquement d’une allumette et la petite flamme ronde éclaira sa main levée.

Elle éclairait aussi la boîte aux lettres, accrochée derrière la porte. Fabien l’ouvrit avec une telle impatience que la clef fragile, glissant de la serrure, lui resta entre les doigts : il la jeta sur le carreau, plongea sa main dans l’étroite ouverture, et j’entendais grincer contre la paroi de tête ses ongles chercheurs et nerveux.