— Lesquels ?

Mais j’oubliai de lui répondre et il ne m’interrogea pas davantage. Il n’osait pas insister : il n’osait pas montrer trop clairement cette crainte qu’il avait d’être seul en ce moment. Tout de même, il dit au bout de cinq minutes :

— Pars tout de suite, alors. — Tu reviendras plus tôt. J’aime mieux cela.

Je lui obéis. Déjà je commençais d’être toute machinale, déjà sans doute je savais que dans tout ce qui allait se résoudre ma petite volonté ne servirait pas de grand’chose.

*
* *

… La rue Joseph-Vernet, avec ses jardins et ses vieux hôtels, la grille, le musée, le gardien qui sourit en me reconnaissant et me demande si je ne vais pas encore être malade comme l’autre jour, parce que je suis bien pâle. Tout cela est peut-être réel, aujourd’hui, et peut-être je suis encore dans mon jardin et j’imagine simplement tout cela. Voici les marches qu’il faut gravir. Voici la première salle qui est vide, et la seconde, et la troisième. Philippe Fabréjol, pour que nous y soyons plus tranquilles, doit être allé jusque-là. J’hésite un peu avant d’entrer dans cette troisième salle. Je regarde longtemps une petite nonne de pierre — du XIVe siècle, dit le cartouche — à genoux dans les plis lourds de ses voiles, et qui porte le sourire d’une énigmatique extase sur son visage aux yeux baissés. Et je me décide enfin, presque tranquillement.

Philippe Fabréjol n’était pas là. Mais j’entendis à ce moment sonner, au clocher de Saint-Agricol, les trois quarts avant quatre heures. Fabien m’avait forcée de partir trop tôt, ou j’avais marché trop vite et Philippe ne pouvait pas être arrivé encore. Je ne m’étonnai donc pas… Je me rappelai simplement que dans les imaginations délicieuses que je m’étais faites de ce moment, c’est lui qui venait au devant de moi…

Je m’assis donc pour l’attendre ; et ce fut sur ce même banc de vieux bois luisant où, l’autre jour, j’étais restée si longtemps. Les mêmes figures m’observaient. Et les mêmes pensées, je crois, qui m’avaient étourdie à cette place revenaient peu à peu tourner autour de moi. Je continuais de ne pas les bien voir et de ne pas connaître de quoi elles étaient faites. Mais au lieu de les subir passivement, j’avais l’impression aujourd’hui que je voulais m’en défendre. Les mains croisées au bord de mon genou, regardant quelquefois la robe bleue d’une sainte, ou les arbres obscurs d’un paysage, ou simplement les dessins réguliers du beau parquet luisant, je devais présenter toute l’apparence d’une attente paisible et sans impatience. Et j’avais cependant l’impression de me défendre, de me débattre, d’être écrasée enfin et de tirer de ma soumission je ne sais quel douloureux et magnifique bonheur.

Tout cela me parut durer un temps infini, et tout cela dut être bien court cependant, car le clocher de Saint-Agricol n’avait pas encore annoncé qu’il fût quatre heures quand Philippe Fabréjol parut au seuil de la salle. Il marcha vers moi d’un pas rapide, serra ma main de cette manière forte et franche qu’il avait, et sans s’étonner de me voir ni me remercier d’être venue, il s’assit près de moi.

L’expression d’une grande joie animait son beau visage, et d’abord, après les premières banales paroles, parce qu’il n’osait pas exprimer cette joie et qu’il n’aurait pas su la dissimuler, il préféra rester silencieux. Je me taisais avec lui. Nous ne nous regardions pas. Et, dans ce silence, je revoyais une fois encore — une dernière fois — le pavillon de la Reine Jeanne, les roses défleurissant au bord du banc de marbre, la maison heureuse… Je revoyais le salon dans la rue des Trois-Faucons, et les glaces profondes, et le petit jardin. Et je sentais au dedans de moi, une fois encore, une dernière fois, la possibilité, l’éblouissement, le frémissement de cette joie…