Il devait, me dirent-elles, revenir le soir même pour chercher ma réponse, dont il ne doutait pas. Avant qu’il fût là et comme la nuit déjà commençait de descendre, je m’en allai dans notre jardin et je m’assis au bord du bassin sur la margelle de briques. Tout mon cœur désirait se remplir d’espérance ; cependant mes paupières étaient lourdes et je baissais les yeux. La lune reposait comme une perle au fond de l’eau noire et, quand un souffle passait, elle tremblait et semblait se dissoudre en petits flots pressés et magnifiques.
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… A ce point où j’en suis de mon pauvre récit, il faudrait raconter, je le comprends, ce que furent les premières semaines et les premiers mois de notre mariage, et comme d’abord, en dépit de tout ce que j’avais pu redouter, il me parut bien que j’étais heureuse, Fabien peut-être me répétait un peu trop souvent : « François Landargues t’aimait, n’est-ce pas… il t’aimait ? » Et peut-être dans ces moments-là, cette admiration passionnée que je lui inspirais, cette tendresse violente, cet amour emporté prenaient plus de passion, de violence et d’emportement. Mais négligeant tout, oubliant tout, il semblait au long des journées ne plus pouvoir se séparer de moi ; la douceur d’être aimée empêchait qu’il me fût possible de connaître nulle autre chose ; et quand Fabien commença de reprendre ses visites et d’aller depuis le matin à travers la campagne, il me faut bien me rappeler que j’occupais seulement mes journées à l’attendre et qu’entre tous les bruits du soir aucun ne me plaisait autant que le halètement pressé du petit moteur qui emportait sur les routes et ramenait vers moi sa voiture grise, un peu basse et lourde, pareille à quelque gros cloporte roulé dans la poussière.
… Oui, maintenant sans doute il me faudrait dire tout cela… Mais ce temps dura peu. Ce que Fabien appelait sa raison lui revint aussi rapidement que l’eau des marais recouvre le sable un instant tiédi et délivré par le soleil et le grand vent, et tout aussitôt, recommençant de me vanter les sèches vertus de sa mère et ne cessant plus de me les donner en exemple, il organisa notre vie selon cette prudence et ces petits calculs qui menaient non seulement ses moindres actes, mais tout ce qu’il pouvait avoir de pensées et de sentiments.
Quoi qu’il demandât cependant, et quoi que valussent ses conseils, il m’était doux encore de n’examiner rien et de lui marquer de l’obéissance, et je m’appliquais à bien considérer qu’il avait raison en toutes choses… Mais peu à peu cette bonne volonté qui comblait tout mon cœur, ce cher aveuglement auquel je m’obstinais, allaient se défaisant malgré tout mon effort… Peu à peu… peu à peu… Ah ! pour bien expliquer cela, sans doute faudrait-il avoir lu plus de choses, connaître plus de mots et, dans ce ténébreux et délicat domaine des exigences secrètes et des blessures indéfinies, savoir se conduire avec moins d’inquiétude et de maladresse… C’est un mot, une fois, que l’on voudrait n’avoir pas entendu ; l’imprudence, un autre jour, de demander : à quoi penses-tu ? et d’apercevoir, quand cette pensée vous est dite dans sa sincérité, tout ce qu’elle a de vulgaire et de déplaisant. Et c’est enfin, après tant de froissements, la révélation plus précise de cette misère d’âme que depuis tant de jours on se défendait si tristement de connaître ou de soupçonner…
L’automne était à son milieu ; les jours de pluie déjà s’emmêlaient aux beaux jours, et, dans la même minute, le souffle qui passait, remuait, avec toute l’ardeur des derniers soleils, l’acidité piquante du froid qui allait venir. Comme le soir tombait, le vent du nord commença de tordre et de dresser à la cime de notre acacia les petites feuilles sèches ; il secoua durement les portes, glissa aux fentes trop larges des volets et, déjà frissonnante, j’allumai dans ma chambre un grand feu de bois, le premier feu de l’année. La pièce morne aussitôt en fut tout embellie : une âme claire dansait au flanc lourd des vieux meubles ; la mélancolie inquiète que je commençais quelquefois de sentir et qui m’avait tenue tout le jour se dissipa ; et j’attendais Fabien au coin de ce feu aussi tendrement, je pense, que je l’avais attendu, pendant nos semaines amoureuses, à ma fenêtre ouverte sur le beau temps. — Mais il arriva tout agité, et, me racontant sa journée, il m’apprit aussitôt que, passant devant la Cloche, il y était entré pour rendre visite à la vieille Mme Landargues et qu’elle l’avait fort bien reçu.
Or, cette femme impitoyable, de cœur si orgueilleux et dur dans ses rancunes, pas plus qu’elle n’en prêtait à quoi que ce fût de nos humbles vies, n’avait prêté d’attention à mon mariage. Elle avait eu l’insolence de dire à Fabien qui le lui annonçait : « Ne me parlez pas de ces personnes, je vous prie, si vous désirez rester de mes amis… » Depuis cette parole il ne l’avait pas revue ; il n’avait pas revu François, voyageant en Espagne, — avec Julie Bérard, affirmait-on — et qui lui avait envoyé sur sa carte quatre mots exactement de félicitations. Sans doute il se vantait de rencontrer quelquefois au café un certain Romain de Buires, neveu de François par sa mère, et qui, durant ses absences, le suppléait dans la direction des carrières. Il disait, en parlant de ce jeune homme : « Mon ami de Buires… » Mais cela était seulement un peu ridicule. Et je voulais espérer que les Landargues maintenant seraient ignorés de nous comme ils entendaient, avec tant de mépris, que nous le fussions d’eux-mêmes.
Je ne pus donc, en écoutant Fabien, me tenir de m’exclamer. Il me considéra avec une extrême surprise.
— Mais, me dit-il, elle s’est toujours montrée fort aimable à mon égard. Je ne serai pas si sot que de laisser perdre une semblable relation.
Et ce furent, je crois bien, la simplicité, la sincérité avec lesquelles il prononça cette petite phrase qui me firent le plus de mal.