— Et… elle t’a demandé de mes nouvelles ?
Les larmes déjà me montaient aux yeux. Ma voix tremblait.
— Mais non, dit-il toujours simplement et sans ressentir l’offense pour lui plus que pour moi-même. Que veux-tu ? Elle est ainsi. Nous avons parlé, absolument comme autrefois, d’histoire et de médailles. A ce propos, elle m’a conseillé…
— Ah !… criai-je, tu ne comprends donc pas !…
Il haussa les épaules, en déclarant :
— Je comprends que tu penses seulement à tes susceptibilités et que cela est ridicule. Il faut dans la vie avoir plus d’adresse.
Et, sans me laisser rien ajouter, il m’apprit aussitôt que François était revenu d’Espagne, mais fort malade, et que Fardier l’avait engagé à faire dans les montagnes un séjour qui pouvait être de longue durée. A ce propos, haussant les épaules, il s’emporta contre ce vieil homme dont les Landargues faisaient tant de cas, déclarant ses ordonnances stupides, et qu’il était un âne ; les pires malheurs pouvaient bien arriver aux imbéciles capables de se remettre entre ses mains… Et certes, je savais bien qu’il n’aimait pas Fardier, ni Mandel, d’ailleurs, son autre confrère à Lagarde ; mais jamais encore il ne m’avait paru mettre dans ses jugements tant d’aigreur brutale et de visible envie. — Enfin, il me quitta pour aller chercher le courrier dans son cabinet et ce départ me fit du bien. Mais les joyeuses flammes de tout à l’heure s’étaient éteintes derrière les hauts chenets rouillés. Une âcre et sifflotante fumée montait des bûches noircies, et, serrant contre ma poitrine mes deux bras croisés, je tremblais dans la pièce sombre, entre les meubles pesants, d’un petit frisson interminable et douloureux.
C’est ce jour-là, oui, ce jour-là, que je revis pour la première fois mon mari tel qu’il n’avait point cessé d’être, avec son cœur courtisan, son imagination petite et pesante, et toute la misère de ses moindres sentiments. Mais que de jours encore il me fallut avant de revenir à la désolante assurance que, bien réellement, il était ainsi ! Que de luttes, que de décourageantes certitudes, sans cesse plus nombreuses et pressantes, venant tourner autour de moi, se faisant accepter malgré ma défense et me laissant chacune sa blessure et son tourment ! Hélas ! il me fallait bien voir maintenant que ce qu’il voulait m’apprendre par tous ses conseils pour la bonne tenue de notre maison, c’était seulement cette méfiance à l’égard des serviteurs, cette haineuse exigence, cette espèce d’avarice enseignée par sa mère et qu’il entendait bien me faire pratiquer. Ses recommandations au moment où j’allais faire ou recevoir une visite étaient toutes pénétrées de la plus mesquine et de la plus aigre vanité. Et je ne sais rien de plus lamentable que ses inquiétudes quand, me parlant de lui-même et de ses talents abondants, il enrageait de n’occuper pas à Lagarde la situation qu’il méritait et déclarait qu’il y saurait bien parvenir… Il avait dans sa clientèle quelques bourgeois riches et deux propriétaires importants de la plaine, et sans cesse il rappelait leurs noms, soucieux de leurs plus vagues malaises et si satisfait de les approcher que, volontiers, je le crois bien, il n’eût accepté d’eux aucun payement. Mais il enrageait d’avoir surtout à soigner de pauvres gens et se montrait avec eux d’une impitoyable âpreté.
Deux fois par semaine avait lieu sa consultation. Alors il fallait qu’un religieux silence occupât la maison. La femme qui nous servait devait mettre un tablier à volants de dentelle comme dans les villes et, dans la salle à manger où attendait l’humble clientèle aux faces brûlées, aux mains noires, inquiète et respectueuse dans ses vêtements du dimanche, il fallait que les quatre pièces d’argenterie que nous possédions fussent bien en évidence au milieu de la table. Moi-même, si je traversais la pièce, je devais retirer le petit tablier gris qu’il m’obligeait de porter sur mes vieilles robes : elles étaient, dans la maison, le seul négligé qu’il tolérât.