— Mais, lui disais-je, que veux-tu que tout cela fasse à ces pauvres gens ?
— Cela fait, riposta-t-il, qu’ils me croient riche et me permet de les faire payer davantage.
Vainement je m’appliquai à découvrir chez lui la noblesse de quelque bel emportement enthousiaste et généreux. Il n’éprouvait rien que de médiocre et d’étroitement réfléchi. Son honnêteté même était de cette qualité craintive et intéressée qui la rend insupportable. Et vainement je voulais forcer mon amour de s’attacher à lui : il n’y trouvait rien qui ne le repoussât. Alors les heures commencèrent souvent de me sembler trop longues, et plus souvent, les voyant aussi régulièrement se lever, tourner et disparaître, je suffoquais à leur passage comme au passage du grand vent.
Fabien m’avait introduite dans une société supérieure à celle que, par maman, j’avais pu connaître ; mais on se visite peu à Lagarde, et les gens y sont de mince intérêt. Je passais donc mes journées dans ma maison, occupée à des rangements d’armoires ou des travaux de couture, mais une mélancolie sourde et continue, une amertume découragée, se mêlaient à tous mes actes et m’enlevaient jusqu’au goût des petites satisfactions que je pouvais avoir. Or je savais depuis l’enfance que ma vie serait humble et toute occupée par de simples besognes ; le bonheur que je tenais était, dans sa forme, bien supérieur à toutes les ambitions que l’on m’avait permis d’avoir ; et mon mal ne venait pas de l’ennui ou du besoin des plaisirs.
Les journées d’hiver n’avaient point de gaîté, mais plus mélancoliques encore étaient les longs jours du printemps. Alors j’ouvrais ma fenêtre. L’odeur de la campagne et les bruits de la rue se mêlant autour de moi m’apportaient leur apaisement. Un petit enfant riait. Une carriole sautait sur les pavés aigus. Des femmes, vers le soir, allaient à la fontaine ; j’entendais le grincement de la pompe, le ruissellement de l’eau dans les cruches de grès ; mais je sentais de nouveau toute mon inquiétude, quand je voyais sur le mur, en face de moi, l’ombre monter peu à peu, comme un chat sournois qui s’étire et qui glisse, car je redoutais maintenant les retours de Fabien et les récits qu’il m’allait faire de sa journée, et tout ce que, durant l’interminable soirée, il remuerait devant moi de petits projets, de petites rancunes et de petites idées…
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Cependant, maman, chaque matin, quand j’allais la voir, aussi pénétrée que le premier jour quand elle m’avait fait l’annonce merveilleuse de mon mariage, ne cessait pas de me répéter :
— Tu es heureuse.
Et sa conviction était si profonde qu’il me fallait bien répéter avec elle :
— Je suis heureuse.