Mais sa fragile santé ne cessait de s’affaiblir et elle prit mal sur la terrasse un jour de grand vent. La fièvre en quelques heures devint très forte et je vis bien qu’elle allait mourir. Vainement, désespérée, je suppliai Fabien d’appeler en consultation, sinon l’un de ses confrères de Lagarde, du moins quelque docteur de Valence ou de Lyon. Il me déclara que le cas de la malade étant grave peut-être, mais fort simple, il n’avait point à supporter cette humiliation ; et maman elle-même me désapprouvait, répétant de sa voix sans force que les soins de son gendre étaient les meilleurs de tous et qu’elle n’en voulait point d’autres. Il me fallut donc laisser ainsi se défaire cette chère vie… Ce fut au petit jour, après une nuit plus tranquille. Guicharde et moi étions seules auprès d’elle. Elle se tourna brusquement dans son lit et nous regarda. Ma sœur, à genoux près du feu, tournait une potion qu’il fallait prendre chaude et dans de la tisane ; mais je me précipitai vers ces yeux où l’âme se levait pour la dernière fois.

— Maman !

Elle voulut sourire.

— Garde… dit-elle très bas… garde bien ton bonheur.

Et ce fut fini dans le temps que Guicharde mit à faire dix pas pour venir à côté de moi tomber en pleurant sur ce lit.

Ah ! chère morte, comme vous deviez nous rester présente, et comme, dès ce moment, et aujourd’hui encore, nous devions sentir que vous étiez toujours là, chaude et gonflée de sang au fond de notre cœur ! — Dans notre désespoir nous ne cessions, Guicharde et moi, de parler d’elle. Chacune de nous s’épuisait à rechercher ce que l’autre conservait de souvenirs et d’images. Nous les mêlions en sanglotant ; quelquefois aussi avec d’attendris et désolés sourires. Et nous ne pouvions plus nous séparer. Alors Fabien proposa que Guicharde vînt habiter avec nous. Je fus bien touchée qu’il eût ainsi compris notre secret désir. Mais après qu’il eut accepté mes remerciements, il acheva d’expliquer sa pensée.

— Cela me permettra, dit-il, de louer la maison de votre mère. Le rapport en sera petit, mais rien n’est à dédaigner. Ensuite, il sera d’un bon effet que nous n’abandonnions pas ta sœur à sa solitude. Mme Périsse m’a posé hier à ce sujet plusieurs questions qui m’ont bien montré l’opinion générale et clairement indiqué ce qu’il est convenable de faire. Enfin Adélaïde la suivra sûrement. Cette fille est honnête ; elle se contente de petits gages et cela nous permettra de réaliser sur le service une intéressante économie.

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La présence de Guicharde ne devait pas seulement me soutenir dans mon désespoir. Elle me fut bonne aussi dans cette autre peine qui commençait de ne plus me quitter. Un peu vieillie, plus maigre avec des yeux plus beaux, toujours autoritaire, exaltée, douloureuse, elle me réconfortait par cette admiration passionnée, cette envie généreuse et enchantée que ne cessait pas de lui inspirer mon bonheur. Elle trouvait ma maison vaste, mes meubles beaux, mes ressources abondantes ; elle trouvait surtout, — et c’est par là qu’elle m’était secourable, — Fabien plein de sagesse, tendre autant qu’on le peut souhaiter et fort remarquable dans ses moindres paroles ; car, satisfaite des apparences, elle ne s’inquiétait jamais d’aller derrière elles chercher ce fond de l’âme qui est la suprême et seule réalité. Elle me dépeignait donc mon mari tel qu’elle savait le voir à travers les tourments de sa solitude et dans la sagesse ou la simplicité de son esprit ; je l’écoutais docilement et, ne cessant de me répéter qu’elle avait raison, il m’arrivait d’en être persuadée. Alors je goûtais un grand contentement à reconnaître que de ma sottise seulement, de mon ignorance et des maladresses de mon pauvre jugement venaient toutes les raisons de ma peine, et ranimant ainsi ce misérable amour qui m’était nécessaire, je parvenais quelquefois encore à en tirer un peu de joie.

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