Il y avait deux ans que maman était morte quand la vieille Mme Landargues mourut à son tour. Fabien, assez souvent, l’avait revue, mais il n’osait plus m’en parler ; il apprit la nouvelle sur la route, un jour, en rentrant de ses visites, et, me l’apportant aussitôt, feignit de ne vouloir me la dire qu’avec ménagement. Quand il vint enfin au bout de ses phrases prudentes et déjà consolatrices, je le regardai tout étonnée :
— Eh bien ! dis-je, elle est morte. D’autres, qui sont meilleures, vivent moins longtemps. Croyais-tu que j’allais me mettre à pleurer ?
Il riposta :
— Quelques larmes seraient décentes : c’était la mère de ton père.
Marchant à travers la chambre, soucieux et la tête basse, il s’interrogeait gravement.
— Je me demande s’il convient que tu paraisses aux obsèques. Elles vont être fort belles.
— Aux obsèques de cette femme !…
— Mon Dieu, dit Fabien, que tu es donc ridicule avec tes surprises et tes exclamations ! Tu es de son sang, n’est-ce pas ? Et puisque la voici morte, elle ne peut plus s’opposer à ce que tu le proclames un peu plus haut que tu n’as pu le faire jusqu’à présent. Cela ne nuirait ni à toi, ni à moi.
Il comprit cependant que je ne céderais pas, et il en fut mécontent ; mais cette mort faisait se lever en lui trop de pensées importantes et agitées pour qu’il s’acharnât sur une seule.
— Soit, condescendit-il, j’assisterai seul à la cérémonie, mais tu dois bien te rendre compte que cette mort forcément changera certaines choses… Je ne parle pas de la fortune. Ton père s’est arrangé assez sottement pour qu’il n’y ait rien à attendre ; je le savais en t’épousant et je ne te reproche rien… Mais il faut profiter de cette circonstance pour bien montrer à tout le monde que la famille Landargues est notre famille, et tu vas me faire le plaisir de préparer ton deuil.