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L’étoffe de ma robe était déjà vieille, elle commençait de rougir sous le grand soleil ; cela humiliait Fabien quand il sortait avec moi, et, ne voulant pas faire la dépense de m’acheter une autre robe, qui servirait peu, il me permit au bout de trois mois de quitter le deuil.
J’obéis une fois de plus, simplement et sans ajouter là-dessus aucune parole. Mais les entretiens de Guicharde, l’indulgence satisfaite de ses jugements ne pouvaient plus maintenant m’être d’aucun secours tandis que, par les longues heures de l’été pesant, assise auprès d’elle, je laissais trop souvent l’aiguille reposer entre mes mains inactives. Toute craquelante de soleil, la maison, pour se défendre, tenait ses volets clos sur les chambres obscures. La sécheresse en cette fin d’août ravageait la terre. Dans les champs, les grands millets à graine noire se desséchaient comme s’ils eussent été touchés par la flamme. Les paysans étaient pris de fièvres subites et quelquefois d’une folie qui les menait sur les routes, hurlants et tournoyants, ou les abattait avec des plaintes animales dans l’herbe roussie des fossés. Un air trop lourd, que ne rafraîchissaient point les nuits éclatantes, ne cessait d’oppresser et de brûler les poumons ; et le malaise du corps, se mêlant à celui de l’âme, faisait les journées pleines d’angoisse.
C’est à ce moment que je retrouvai François Landargues un jour, chez Mme Livron à qui j’étais allée rendre visite. Elle n’est point des clientes de Fabien et se contente de lui recommander ses fermiers ou quelques pauvres gens que soutient sa charité ; mais il se satisfait de cela, en attendant mieux, et m’enjoint de témoigner à cette vieille dame les plus grands égards.
La maison de Mme Livron, au bas de la côte, possède une terrasse qui est célèbre dans tout le pays. Par-dessus les balustres de pierre blanche et de briques, on voit le Rhône bleu courir et se gonfler. La plaine est au delà avec ses saules gris, ses peupliers souples, ses herbes pâles, et, quand un souffle de vent passe, courbant dans un même élan la campagne tout entière, frissonnante et couleur d’argent, elle semble courir avec le fleuve et se précipiter dans la mer.
Mme Livron se tenait sur cette terrasse, dans l’ombre épaisse que font six grands platanes mêlant leur branches et leurs feuilles, avec deux dames amies venues d’Avignon pour la voir ; et François Landargues était auprès d’elles. Depuis mon mariage, n’ayant guère cessé de voyager pour ses plaisirs ou sa santé, il vivait loin de Lagarde et je ne l’avais pas revu. Je ne l’avais pas revu depuis le soir d’automne où, près d’un petit feu de feuilles mortes dont tournoyait vers nous la piquante fumée, il m’avait dit : « A demain ! » Et j’avais si bien cessé de penser à lui, après tant de joies vaines et de vaines angoisses, que j’éprouvais seulement à le retrouver un peu de surprise, de l’ennui peut-être, mais nulle autre chose.
Toujours élégant et gardant ce charme irritant qui ne me touchait plus, il avait toutefois beaucoup vieilli. Ses cheveux commençaient de blanchir ; il était plus maigre et plus las ; et chacun des os de son visage formait, quand il parlait, une luisante et mouvante saillie sous la peau sèche et mince. Ses yeux, plus larges, avaient pris une espèce de fixité fiévreuse et dure. Sa bouche était plus blanche et serrée, et le sourire d’autrefois, qui ne l’avait pas quittée, la tordait aujourd’hui d’une espèce de grimace crispée et continue. A le regarder mieux, il m’effraya presque et je lui trouvai l’air méchant.
M’ayant saluée, il me demanda cérémonieusement de mes nouvelles et répondit à mes questions polies qu’il était extrêmement malade ; mais il en avait assez des voyages et ne bougerait plus désormais. A ce moment, Mme Livron s’étant levée pour emmener ses amies jusqu’au bout de la terrasse, d’où la vue est plus belle, il vint aussitôt s’asseoir auprès de moi. Et, désinvolte autant que si notre séparation eût daté de la dernière semaine :
— Eh bien ! Alvère, me demanda-t-il, êtes-vous heureuse ?