Il se leva, mais il restait debout devant la table ; une espèce de frisson le secouait et, tout immobile qu’il fût, il avait l’air de se débattre. Je l’observais tranquillement. Un papillon épais tournait autour de la lampe, et ma pensée comme lui était incertaine et lourde dans cette atmosphère de tourment et d’orage.

— … Vous êtes renseigné… je le vois. — Et Guicharde maintenant n’était plus prudente, mais se laissait emporter. — Alors que pensez-vous faire ? Cela ne peut continuer.

— Taisez-vous ! répéta Fabien.

Comme à son tour elle s’était levée, il marcha sur elle ; il la prit aux poignets ; et sans que, tout effrayée, elle eût prononcé une parole :

— Taisez-vous ! proféra-t-il une troisième fois, mais très bas, d’une voix rauque et qui s’étranglait. Est-ce que vous perdez la tête ? Vous ne le voyez donc pas que, depuis des jours et des jours, je me contiens pour ne pas faire un malheur…

Et, furieusement, il la repoussa. Il n’avait pas lâché sa serviette qui pendait toute sanglante à sa main gauche. Soudain, la chiffonnant avec rage, il la jeta à ses pieds, et son poing serré avait l’air de s’abattre sur un visage exécré. Un instant il tourna sur lui-même, haletant, hésitant, exaspéré. Enfin, claquant les portes, il alla s’enfermer dans son cabinet… et nous écoutions dégringoler les menus gravats, derrière le papier gonflé par la chaleur, le long des vieux murs tout ébranlés par la violence de cette sortie.

— Oh ! dit Guicharde, venant se presser contre moi… tu vois bien qu’il fallait avoir peur… Qu’est-ce qui arrivera maintenant ? Il avait la mort dans les yeux…

Je demeurai tout indifférente.

— Ne t’inquiète donc pas… Je le connais trop… Ses emportements signifient peu de chose.

Et tranquillement, commençant d’ouvrir quelques amandes, je mis un peu de sel au coin de mon assiette pour qu’elles y prissent plus de goût.