*
* *

Malgré ce beau calme que je pensais avoir, il me fut, après une telle scène, impossible de dormir. N’osant allumer la lampe par crainte de réveiller Fabien, tout anéanti dans son lourd sommeil, j’implorai le secours d’une rumeur au loin qui permît à mon esprit fatigué de se distraire à la suivre. Vainement. Ces nuits de province sont les plus mortes de toutes. Dans la campagne même, le froissement des feuilles, l’aboiement d’un chien, le cri du mulot, la plainte argentée du grillon sous les herbes, mettent, dans ces heures obscures, l’animation secrète des mille petites vies qui s’inquiètent et qui veillent. Mais des pierres et des murs, des grosses portes bien closes, des lourds volets, ne monte, à travers le silence des rues désertes, qu’un plus pesant silence.


Le subissant jusqu’à m’en sentir étourdie, je laissai donc, sans fermer les yeux, se traîner cette trop longue nuit. Et voici que soudain, deux heures venant de sonner, je fus comme soulagée d’entendre au loin, très loin, un pas qui marchait vite et qui sonnait durement.

Je me dressai pour mieux l’entendre. Amoureux attardé ou travailleur trop matinal ? Délaissant un instant mes tourments, je m’amusais à de petites imaginations. Le pas approchait rapidement. A présent il semblait courir… Je n’imaginais plus rien… Une espèce d’angoisse commença de me faire trembler… j’attendais… le pas allait-il venir jusqu’à notre porte ?

Il y vint et s’arrêta. Aussitôt le marteau retomba avec force trois fois de suite, et je criai :

— Fabien !… Fabien !

Ce n’était pas la première fois que semblable réveil nous surprenait en pleine nuit. Fabien, habitué à ces alertes, eut tout de suite les yeux ouverts, le cerveau lucide.

— Eh bien ! dit-il, on vient me chercher pour un malade. Ce n’est pas la peine de crier comme une affolée.

Calme, il alluma la lampe. Tandis qu’il attendait avec une insupportable patience que la petite flamme eût achevé de couronner la mèche ronde, le marteau résonna de nouveau cinq ou six fois, et les coups précipités, ne se détachant pas l’un de l’autre, faisaient un seul roulement bondissant et tragique.