— Tu dors, Alvère ? Ne regarde donc pas la lumière de cette façon. Tu seras ensuite tout éblouie.

Elle répéta, joignant et serrant ses mains maigres qui devenaient peu à peu comme des mains de servante, avec une peau rude et de grosses veines en saillie :

— Hier, il détestait cet homme… Je le voyais bien… il l’aurait tué… Et maintenant… parce que c’est son devoir… Il a bien dit cela, et c’est très beau.

Je ne bougeais pas. Alors, elle vint me prendre par le bras.

— Viens… Essayons de dormir un peu… Ah !… j’ai le cœur plus léger ! Il me semble que cela va tout arranger… François Landargues fera des excuses… Fabien pardonnera.


Sa vive et simple imagination l’emportait déjà. Elle rentra dans sa chambre et moi dans la mienne. Je me jetai sur mon lit.

Je voulais ne rien redouter… ne rien espérer… ne penser à rien… Cependant, bien plus encore que tout à l’heure, l’ombre était pesante à mon insomnie et j’agitais la main quelquefois comme pour soulever cette ombre de mon visage. Enfin, une morne vapeur commença de paraître et de s’élargir au cadre de ma fenêtre. Un peu plus tard, une carriole bondit sur les pavés dans un grand tapage de ferraille mal jointe et de pots en métal se heurtant l’un à l’autre. — La laitière de la Bastide… Il est donc six heures… six heures déjà ! Pourquoi Fabien n’est-il pas rentré ? — La vapeur blanche aux fentes des volets de bois était devenue du soleil et, par toute la rue des Massacres, tous les autres volets claquaient le long des murs. Au-dessous de moi, j’entendais Adélaïde qui tirait les meubles pour balayer la salle. Elle parlait par la fenêtre à des femmes qui passaient ; elle disait : « Il fait beau temps. » Je me levai à mon tour.

A ce moment, j’entendis ouvrir avec violence la porte de l’entrée. Elle retomba presque aussitôt, et si lourdement que ce fut bien sûr la muraille elle-même qui l’avait rabattue. Ce fut bref, et celui qui venait d’entrer avait dû se glisser bien précipitamment entre les deux bonds de cette porte claquante. Qu’avait-il à nous dire pour montrer tant de hâte ? J’attendais… mais tout de suite la patience me manqua et je criai :

— Fabien !