« Pourquoi Fabien n’est-il pas monté encore ? Que fait-il ? » Une buée lourde enveloppait le soleil. Je respirais avec peine, mes mains brûlaient. Enfin, je fus prête avec ma robe de tous les jours, en grosse toile à rayures grises bien serrées, correcte et peu salissante. « Est-il encore dans son cabinet ? » Et, dans mon anxieuse curiosité, l’idée me vint de le surprendre. Du temps d’un Gourdon qui était notaire, cette même pièce qui faisait aujourd’hui le cabinet de Fabien servait d’étude. Afin de pouvoir surveiller les clercs, on avait aménagé dans l’escalier, au ras de la quinzième marche en descendant, un petit judas qui se trouvait, dans l’étude, percer le mur non loin du plafond. Je sortis de ma chambre et quand j’eus atteint cette quinzième marche, je me mis à genoux sur le bois bien ciré.

Le loquet un peu rouillé, mais fragile, ne grinça pas sous ma main prudente. Et d’abord je sentis une odeur nauséabonde, celle de la lampe qui durant une heure de nuit avait charbonné et fumé dans cette pièce. La fenêtre n’avait pas été ouverte ; les volets demeuraient appliqués aux vitres, mais pas très hermétiquement, et dans toute cette ombre glissait un jour suffisant pour qu’il me fût possible de distinguer mon mari assis devant sa table et la tête dans ses deux mains. Un des minces rayons qui traversaient la pièce suspendait au-dessus de ces mains ses dansantes poussières, et ces mains, terriblement lumineuses et pâles, étaient la seule chose qui se distinguât bien au-dessus de l’être confus, replié sur soi-même et tout anéanti. Je pensai :

— Il s’est endormi.

Mais ces mains n’étaient pas les mains paisibles dans lesquelles un front abandonné cherche son repos. Elles se tordaient, ou plutôt elles s’étaient tordues ; elles se pressaient, ou plutôt elles avaient dû se presser. Maintenant elles ne bougeaient plus, mais leur crispation immobile, la saillie plus blanche des os à l’angle des doigts repliés exprimaient quelque chose d’effrayant… Et, les ayant bien regardées, je sentis que mes mains se pressaient et se tordaient à leur tour. Je voulais courir, mais je ne pus achever de descendre l’escalier qu’avec une lenteur extrême en m’appuyant à la rampe.


Dans la salle à manger les tasses de grosse faïence étaient disposées sur la nappe à carreaux bleus avec le beurre et le pain. Cette pièce donnait sur la rue des Massacres. A travers les rideaux d’étamine un peu fanée on voyait passer les marchandes qui criaient la figue et l’amande fraîche, les beaux œufs et les pommes ; et Guicharde était là, debout, avec des yeux qui avaient peur et un visage pâle, si pâle ! effrayant dans la grande lumière comme étaient effrayantes dans l’ombre de la pièce voisine les mains pâles de mon mari.

Quelle stupeur s’était donc abattue sur la maison tout entière ? Mais il me fallait maintenant éprouver. Je sentis cette stupeur tournoyer en moi-même. Je compris… Et je crois bien que ma plainte s’éleva et que je tendis en avant mes deux mains ouvertes avant même que Guicharde, me voyant entrer, eût prononcé :

— François Landargues est mort cette nuit !

— Il est mort !