Son geste fut vague, mais il y avait quelque chose de terrible dans la lenteur de ses paroles :
— Mais non… voyons !… on dit seulement… maladroit.
— Qui ose parler de cela ?… qui donc ?
— Tout le monde, cria-t-elle, me montrant la rue d’un grand geste vague et parvenant enfin à sangloter.
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* *
… Je m’écartai de la fenêtre et j’eus envie de demander que l’on fermât les rideaux. Ces commères avec leurs paniers au bras et les quelques dames dont je distinguais l’ombrelle ou le chapeau ne venaient-elles pas pour s’assembler devant ma porte et la montrer du doigt ? La discrétion que mettait Adélaïde à ne point poser le lait sur la table à l’heure habituelle me sembla, tout injurieuse, n’être que son obéissance à l’indignation générale. Sans doute cette fille avait déjà quitté la maison et nous étions seules, Guicharde et moi, seules avec l’homme qui, dans la pièce voisine, serrait ses deux mains sur son front…
— Qu’est-ce que tu crois, toi ?… Pour moi, il l’a fait exprès… j’en suis sûre… Il l’a tué exprès… Il l’a tué.
C’est Guicharde, relevée et s’appuyant à moi, qui soufflait ces mots contre ma joue. Oh ! ma Guicharde, tout à la fois emportée et raisonnable, ne voyant rien que simplement, mais aussi avec violence ! La vie l’agitait comme une main dans un bassin étroit fait aller et venir les petites vagues de l’un à l’autre bord. Cette nuit elle trouvait mon mari sublime parce qu’il avait prononcé quelques paroles qui pouvaient le paraître, et maintenant, avec la même passion, elle décidait dans son épouvante :
— Il l’a tué.
— … Tu le crois, Guicharde, tu le crois ?