Il avait tué ! il avait tué !… Mes soupçons, d’heure en heure, depuis la veille, n’avaient cessé de me tirer vers cette certitude et j’y atteignais maintenant. Il avait tué !… Peut-être il avait fait le geste terrible, et peut-être seulement, pendant une minute monstrueuse, souhaitant donner la mort, il avait laissé la mort emporter devant lui ce qu’il pouvait défendre. Il avait tué ! Je savais… Je savais… Que pouvait valoir là-dessus l’opinion des commères ou celle de Guicharde ? Sans doute, il était bon que personne n’eût de soupçons ou ne parût en avoir. Mais cela n’avait pas toute l’importance. Que s’était-il passé, en vérité, non point autour de ce moribond, mais dans cette âme ? L’intention, le mouvement secret de l’être qui détermine dans leur forme extérieure et menteuse tous les autres mouvements, qui pouvait le connaître ? Fardier lui-même… On dit à quelqu’un : « Vous avez commis une erreur ». On peut lui dire plus durement : « Vous êtes un maladroit !… » Mais quand toutes les apparences sont seulement celles de l’erreur et de la maladresse, on ne peut ajouter rien d’autre, rien… si ce n’est encore : « Allez-vous-en… Quittez le pays pour quelque temps, cela vaudra mieux. »

Qui pouvait savoir ? Personne. Mais j’étais sûre, moi, j’étais trop sûre ! Je me rappelais ces derniers jours, cette souffrance humiliée, cette exaspération contenue, et la dernière scène, et tant d’agitation quand on était venu le chercher dans la nuit pour aller auprès de cet homme. Peut-être à ce moment-là, lui-même avait-il pensé avoir plus de force. Mais brusquement, il s’était enfin révolté et ce qu’il avait senti pendant une minute, ce qu’il avait souhaité et résolu, faisait que cette minute-là, désormais, mettait devant lui une ombre qui s’allongerait jusqu’à son propre tombeau.

Je pensais : « Comme je souffrirais, si je l’aimais encore, si j’avais pu l’aimer ! » Et l’horreur qui, depuis la veille, tournait autour de moi sans bien oser me toucher encore, se précipitait brusquement… Je me relevai tout incohérente, marchant à travers cette chambre où, la veille, je n’avais pas voulu entrer… Et je commençai alors de la voir telle qu’elle était dans son bouleversement. Je commençai de voir le lit aux draps froissés, l’oreiller s’écrasant sur le tapis à côté de deux livres pris et rejetés l’un après l’autre, la bougie consumée si profondément que la bobèche de porcelaine avait noirci sous la flamme ; et les vêtements aussi, que Fabien portait pendant la course sous l’orage, humides encore, s’affaissant au hasard par terre ou sur les meubles : le paletot de toile grise traînait au pied de la commode ; une chaise s’était renversée sous le poids du veston lancé vers elle de trop loin et avec trop de force…

Et, devant tant de désordre, dans l’odeur triste et mouillée de ces vêtements épars, j’imaginais maintenant ce qu’avait dû être cette fuite lamentable à travers la campagne qui ruisselle et s’enflamme, tandis que les yeux s’aveuglent, que les épaules tremblent aux bonds de la machine, que la terre glisse et semble se détourner sous la roue. A quoi donc pensait-il, tandis qu’il continuait de fuir ainsi jusqu’au soir, malgré le temps et malgré le danger ? A quoi pensait-il cette nuit, tandis que la bougie brûlait lentement, et après qu’elle s’était éteinte ? — Depuis bien longtemps déjà, dans ce détachement qu’il me fallait, hélas ! sentir pour lui, j’avais cessé de me demander : « A quoi pense-t-il ? » Mais, voici qu’à présent, je les cherchais, je les devinais, je les approchais l’une après l’autre, ces terribles pensées… Me forçant d’agir, bien que tous mes gestes fussent vagues et pesants, j’allais maintenant de l’armoire à la valise ouverte, pliant le linge et les vêtements… Et toutes ces pensées de Fabien continuaient de m’étourdir.


Elles se formaient en moi comme elles étaient en lui-même ; je les repoussais, je les suppliais, je leur cédais enfin comme il devait le faire. Le souvenir d’une famille honnête, prudente dans ses moindres actes, m’écrasait tout à coup. Je connaissais la stupeur que l’on peut avoir devant soi-même, l’horreur qui ne cessera plus, le remords qui, commençant à se nourrir de vous, mordra chaque jour avec plus de force… Je connaissais tout cela, j’éprouvais tout cela, et de tout cela se préparait quelque chose que j’ignorais encore…

Je m’étais agenouillée pour disposer les objets dans le casier de toile. En me relevant, je vis Fabien qui venait d’entrer dans la chambre. Aussitôt, j’en voulus sortir. Mais il ne remarqua pas mon geste.

— … Alors, demanda-t-il de ce ton hésitant qu’il avait à présent… tu ne le veux pas ?…

— …

— Partir avec moi.