Mon mari, au départ du train, avait poussé un grand soupir. Assez calme, mais s’efforçant trop visiblement de l’être, il se tenait très droit et lisait un journal. Et, me détournant de lui, je contemplais cette nuit d’automne qui commençait de traîner sur la campagne. Déjà, elle avait mis leur robe noire aux cyprès bleus, et les brumeux oliviers la retenaient entre leurs branches, et les moutons, qui s’en allaient par petits troupeaux serrés, la portaient sur leur dos houleux et gris. Mais les platanes aux grandes feuilles, les peupliers presque nus, et toute cette broussaille qui s’échevèle au bord des champs, défendaient ce bel or dont ils étaient couverts et gardaient encore leur lumière. Ils cédèrent à leur tour. La nuit les enferma. Elle prit avec eux les maisons de terre jaune et de cailloux, les femmes revenant par les chemins, et les petits enfants jouant devant les portes… Et ne recevant plus ce secours que m’accordaient les choses, il me fallut alors revenir vers Fabien.
Il tenait toujours son journal devant lui, mais il ne lisait plus, bien que l’éclairât la petite ampoule du plafond, jaunâtre et triste. Son buste avait fléchi et s’écrasait ; ses épaules remontaient, son cou se tendait avec une espèce d’angoisse et, par-dessus la feuille qu’ils ne regardaient pas, s’élargissaient les yeux un peu fixes.
— Il revoit François Landargues… il le revoit…
Mais à ce moment son regard rencontrant le mien s’emplit de cette méfiance inquiète que je semblais par instant lui inspirer… Alors, feignant de m’assoupir, je fermai les yeux.
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Le trajet dura trois longues heures pendant lesquelles je ne prononçai pas une parole. L’arrêt brusque dans les petites gares nocturnes, l’entrée soudaine d’un voyageur, sa sortie bruyante, rien ne pouvait me décider à soulever mes paupières serrées. Fabien, en face de moi, immobile comme moi, gardait le même silence. Mais dès l’entrée dans les faubourgs d’Avignon, avant même que le train eût ralenti, il était debout, rassemblant notre bagage : et je savais bien que, pas plus que moi, il n’avait dormi.
La stagnation blanche des lampes électriques occupait seule les avenues désertes et, quand la traversait un frisson métallique, l’ombre des feuilles était la seule que l’on vît tout à coup danser le long des murs. Il était tard, et ce grand orage de la veille avait mis dans l’air les premières fraîcheurs de l’automne. Dans l’hôtel modeste où Fabien me conduisit, on nous servit un pauvre souper de pâté, d’olives et de fromage de chèvre. Les chambres sentaient le savon grossier, le tabac refroidi, l’odeur forte des huiles dont le carrelage rouge était lustré ; et toute la médiocrité de ce gîte lamentable nous obligea enfin de prononcer les premières paroles.
Il nous fallait trouver un logement pour y passer ces quelques semaines et nous nous en occupâmes dès le lendemain. Fabien, dans cette ville, avait quelques amis qui nous eussent utilement renseignés. Mais il n’en parlait pas, et, comprenant trop bien qu’il ne voulût pas en ce moment penser à eux, je n’osai les lui rappeler. Tandis qu’il consultait les agences qui sont sur la place de l’Horloge, je m’en allai de mon côté, au hasard des petites rues, si bruyantes et peuplées quand elles touchent au cœur de la ville, et, dès qu’elles s’en éloignent, serrant leurs vieux murs sur de si profonds silences. Et tout étourdie que je fusse encore, recevant de tous mes actes un étonnement qui, dans certaines minutes, allait jusqu’à la stupeur, je sus cependant découvrir dès ce matin-là ce qui nous était nécessaire.
C’était une vieille maison de la rue Trois-Faucons, étroite, avec une porte romane dont le marteau figurait deux serpents enchevêtrant leurs nœuds. Elle appartenait à un antiquaire du nom de Chayère, tenant boutique près de Saint-Agricol et qui avait là son dépôt de marchandises. Les pièces, dallées de noir et de blanc, étaient occupées par tout un peuple d’armoires et d’horloges, de tables escaladant des commodes, de fauteuils portant des chaises renversées ; et l’on ne voyait en entrant là qu’un pêle-mêle de panneaux luisants et de dorures fanées, qu’un enchevêtrement de pieds tors ou cambrés, tandis que pendaient des plafonds les petits lustres aux cristaux poussiéreux, et les lampes d’église au flanc desquelles se ternissaient les angelots d’argent ou d’étain. Mais, au premier étage, deux chambres étaient vides, auxquelles attenait une petite cuisine. Elles avaient encore leurs plafonds peints et les carreaux verdâtres de leurs fenêtres d’autrefois, et elles donnaient sur un humide et profond jardin auquel on pouvait descendre du rez-de-chaussée par de longues marches de pierre.