Il agitait devant lui sa main fébrile et menaçante :

— Pas un mot… jamais !

Je répétai :

— Non… non… jamais.

Et dès ce moment, je commençai d’observer, non seulement au sujet de ce qui avait pu se passer à Lagarde pendant la nuit terrible, mais au sujet de nous-mêmes, de nos moindres pensées, de ce triste voyage, ce silence qu’il exigeait, cet absolu silence… Fabien m’effrayait, mais ce n’était pas de la même façon que la veille, et je ne pouvais m’expliquer pour quelles secrètes raisons il m’était maintenant possible de rester auprès de lui.

*
* *

Il prit tout de suite l’habitude de partir chaque matin dès le réveil pour des marches interminables à travers les faubourgs et dans la campagne. Une femme, à ce moment, venait pour nous servir. Mais elle ne pouvait me donner qu’un petit nombre d’heures ; elle s’en allait avant midi, laissant le repas préparé. Alors, je mettais la nappe, je disposais les plats, j’attendais. Enfin, Fabien rentrait, assez tard et portant sur son visage cette souffrance, cet air d’égarement qui ne cessaient plus d’y paraître. Sans même m’avoir dit bonjour, il s’asseyait à table et se mettait à manger. Mais après les premières bouchées il relevait la tête, m’observait, et je voyais aussitôt la méfiance et l’inquiétude remonter au fond de ses yeux. J’hésitais… Je me demandais longuement ce que je pourrais lui dire… Et je finissais par poser quelques questions qui étaient toujours les mêmes et recevaient les mêmes réponses :

— Tu es allé te promener ?

— Oui.

— Où cela ?