— Tu as donc l’habitude de venir… dans cet endroit ?

— Mais oui, avoua-t-il, quand je suis fatigué de marcher.

Et, aussitôt agressif :

— Ai-je autre chose à faire ?

Ayant passé la porte de l’Oulle, nous allions le long du rempart. La poussière de l’été le recouvrait encore, et la première grande pluie, sans parvenir à l’emporter, l’avait seulement délayée un peu et ramassée çà et là en croûtes épaisses. La pierre était blanche et les arbres blancs au pied desquels croissait une herbe misérable, tout à la fois boueuse et consumée. Fabien avait lâché mon bras. Silencieux, baissant la tête, il défaisait au bout de sa canne les petites mottes de terre et s’il en manquait quelqu’une, s’impatientant aussitôt, il l’écrasait du talon. De cette manière évidemment, quand il était seul, se passaient ses promenades. Je les imaginais bien ainsi. Mais j’ignorais où le menait ensuite la fatigue, j’ignorais ce cabaret, ces stations hébétées au milieu de la plus basse populace, devant le verre rempli et les soucoupes empilées… Or, voici que comprenant mieux bien des choses, non pas aujourd’hui seulement, mais me semblait-il, depuis quelque temps, je commençais à comprendre que ce n’était rien d’avoir quitté avec lui notre maison, et rien de consentir à demeurer près de lui. — Et il me semblait être maintenant responsable de cette déchéance nouvelle vers laquelle il s’en allait.


Que faire cependant pour la secourir, puisque, tout replié sur sa grande misère, il ne me permettait pas d’en approcher ? Quelle parole, cherchant à l’atteindre profondément, ne lui eût paru injurieuse, et toute pénétrée du terrible soupçon ?… Continuant de ne regarder que la terre, il s’arrêtait maintenant à chaque pas, pour écheveler l’herbe courte du bout de son soulier. Jamais son silence ne m’avait semblé si pesant et pour la première fois, au lieu de le subir avec lui, je souhaitais de l’en délivrer.

Alors, le touchant doucement au bras :

— Regarde, dis-je, ces bohémiens.

Au pied du rempart était arrêtée une roulotte misérable, faite de mauvaises planches déteintes, et montée sur deux roues. Lié par une corde à l’arbre le plus proche, un maigre cheval, grisâtre comme la pierre et desséché comme elle, humait le sol aride avec résignation. Et deux femmes, s’affairant autour d’un feu de broussailles, trempaient des linges dans un petit chaudron où fumait je ne sais quelle mixture aromatique et forte. La plus vieille avait ses cheveux serrés dans un mouchoir rouge et jaune, et l’autre, toute jeune, déformée par une grossesse dont le terme était proche, portait une robe d’indienne à fleurs roses dont les deux volants traînaient dans la poussière.