Mais comme je le prenais par le bras, voulant l’arrêter et le forcer de retourner vers ces misérables, il se dégagea brusquement. Et, ricanant, les épaules secouées, la bouche mauvaise :
— Alors, proféra-t-il, je ne suis plus bon qu’à soigner les bohémiens au bord des routes, et les chiens crevant au fond des fossés ! Nulle autre clientèle maintenant ne saurait avoir confiance en moi… C’est cela, n’est-ce pas ? que tu veux me faire entendre. Je te remercie…
— Mais, Fabien…
— Laisse-moi tranquille.
Nous continuâmes en silence cette sombre promenade. Nous approchions maintenant du pont Saint-Bénézet. C’est le vieux pont de la chanson. Trois de ses arches, il y a bien longtemps, furent emportées par le Rhône. Rompu ainsi au point le plus furieux des eaux, il continue vainement de se tendre vers l’autre rive. Mais il porte en son milieu une petite chapelle, et, comme nous nous étions arrêtés, indécis et las, découragés également de poursuivre cette route et de regagner notre logis, je proposai à Fabien de la visiter.
— Comme tu voudras, dit-il avec indifférence.
Nous entrâmes donc chez le gardien. La chambre qu’il habite, creusée dans le rempart même, sentait l’oignon, le vieux cuir et la fumée de bois ; et le bonhomme, installé devant un établi s’occupait à rapetasser de vieilles chaussures. Il les martelait à petits coups, d’un geste égal et nonchalant, et, soucieux de ne se point fatiguer, sans s’interrompre ni se lever, il nous désigna une clef pendue à la muraille, puis une petite porte au fond de la chambre.
— Vous monterez l’escalier. Il est dur. Prenez garde à tomber en redescendant. Et puis là-haut, ne passez pas le garde-fou qui est après la chapelle. Y en a qui le font. Mais c’est déraisonnable, à cause de la solidité, qui n’est pas sûre.
L’escalier serré entre deux murailles que veloutaient des plantes aux fleurs minuscules, était roide en effet, mais avait peu de marches, et le vieux pont s’étendait là-haut, dans toute la lumière du déclinant soleil. Point d’autres visiteurs aujourd’hui. Nous étions seuls. Sur les larges dalles où, selon la légende, les belles dames dansaient avec les beaux messieurs, Fabien laissait traîner son pas plus pesant. Il vint s’accouder à la rampe de fer, et je me penchai auprès de lui. Le Rhône en feu roulait un couchant tourmenté. Villeneuve à notre gauche, légère et couleur d’or, attendait magnifiquement que la vînt saisir l’ombre sournoise se préparant au fond des creuses vallées. Très loin, Châteauneuf-des-Papes, parmi de sombres verdures, répandait ses maisons rousses comme une poignée de maïs égrené. Et de la cime pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, semblait sortir cette lumière qui se dissolvait dans le ciel, et retombait sur les petites villes éparses, les champs mûrs, la terre dorée.
Il me semblait que mon cœur recevait cette lumière comme la recevaient les choses, et que, comme elles, il en était tout embelli. Ma bonne volonté fut tout à coup plus vivace et meilleure. Je recommençai de m’émouvoir comme je l’avais fait en voyant Fabien dans ce cabaret. Ce que j’avais compris à ce moment, je le comprenais mieux encore. Et, sachant bien maintenant que j’avais le devoir de le sortir de lui même, je savais aussi que la tâche serait difficile et qu’il ne fallait pas me décourager aussitôt. — La souffrance des êtres n’avait pu le toucher ; je voulus essayer de la beauté des choses et, lui montrant le paysage admirable, je murmurai :