— Tu t’es rappelé ?… tu as eu pitié ?…

Il haussa les épaules.

— Je suis passé là par hasard.

Il me parut qu’il mettait une espèce de pudeur à cacher sa pensée, à se défendre de l’avoir eue. Il était repris déjà par sa nervosité et je compris bien qu’il ne fallait pas en ce moment l’interroger davantage. Mais après qu’il fut reparti, et durant toutes les heures du long après-midi, je ne cessai plus de songer à cette petite bonne intention que j’avais cru deviner en lui.

La femme qui nous servait n’était pas venue et je dus sortir pour acheter moi-même notre souper. J’allais par la rue Haute et la rue Vieux-Sextier. J’entrais dans ces boutiques obscures qui sentent le piment, le bois frais et la morue sèche. Sur le trottoir étroit ou les pavés pointus, je croisais de ces filles d’Avignon dont la taille molle, les longs yeux et la bouche peinte offrent et demandent l’amour au premier qui passe ; des bourgeoises aussi, importantes et fortes, suivies de beaucoup d’enfants ; des touristes, des étrangers, des Parisiennes agitées, de vieilles Anglaises vêtues de clair, chaussées largement, rêveuses et desséchées. Mais toute cette animation de la cité joyeuse ne parvenait pas à me distraire. Une espèce de recueillement singulier m’empêchait de bien voir autour de moi les gens et les maisons ; et il se continua après que je fus rentrée dans mon logis silencieux. Il me fallut préparer la viande, allumer le feu, descendre chercher l’eau fraîche à la fontaine du jardin. Je m’y attardai un instant. Les grands murs autour de moi rabattaient l’ombre et l’humidité. Il ne venait là que de sombres feuillages, un maigre laurier, des lierres et des buis. Mais je me rappelais ce figuier accroché aux pierres, battu du vent, tirant d’une poignée de terre sa force et sa belle couleur… Je me répétais, comme la veille : « Peu de chose… il suffit, il a suffi de peu de chose. » Ma méditation s’en allait maintenant par des chemins que je ne connaissais pas, et, par instant, sans que ma pauvre raison en pût rien saisir, un grand éclair me traversait dont je brûlais toute pendant de confuses et magnifiques secondes.

Quand Fabien rentrait, je ne pouvais que me résigner à subir sa présence. Ce soir-là je l’attendis, simplement. Mais je vis bien à son visage crispé qu’il n’éprouvait plus ce semblant d’apaisement qui, la veille et ce matin encore, rafraîchissait un peu sa sèche douleur. J’essayai de parler ; il se tut. Je voulus prendre sa main ; il la retira avec impatience. Ma bonne volonté cependant ne pouvait plus se décourager.

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* *

Lagarde maintenant était loin derrière moi comme ces petites villes que l’on voit bleuir confusément au fond des vieux tableaux. Les lettres de ma Guicharde, presque quotidiennes, ne me semblaient pas venues de là et ce que me disait ma sœur, en dehors de sa tendresse, me demeurait étranger. De tout mon simple passé demeuraient seulement vivantes pour moi les heures les meilleures, et je n’entends point par là les plus heureuses, mais ces heures méditatives, repliées, exigeantes, où l’on sent le tourment soudain d’avoir une âme et le besoin qu’elle s’en aille vers quelque chose de meilleur et de plus beau… J’avais connu beaucoup de ces heures-là pendant mon enfance résignée et ma jeunesse monotone. Elles étaient à la fois ma richesse et mon tourment. Mais le pauvre bagage de ma vie intérieure me permettait seulement de connaître ces exigences et point de les satisfaire.

Ce sel quotidien, qui m’était nécessaire, et que certains trouvent dans la foi en leur religion, et d’autres dans leur seule sagesse, je ne pouvais, dans ma simplicité, le tirer que de l’amour. J’attendais tout de lui, et qu’il fût ma vie même ; et parce que l’amour m’avait déçue, je pensais ne plus exister. — Comment aujourd’hui se faisait-il que les plus longues et les plus tristes heures me parussent avoir un goût que je ne connaissais pas ? Je ne voyais personne. J’avais à peine le temps de sortir. J’étais tout absorbée par mes besognes de servante. Mes mains s’abîmaient ; il leur vint au pouce et au pli des phalanges de petites raies noirâtres que rien ne pouvait plus effacer. Et mes cheveux que j’aime parce qu’ils sont épais et doux, coiffés chaque jour trop rapidement, devenaient ternes et cassants. Je voyais tout cela, et de la peine que me causait cette apparence de déchoir je tirais une espèce de plaisir fait de je ne sais quoi et dont j’étais avide. Toute ma vie me semblait soulevée d’un grand souffle. — Et cependant je ne faisais rien d’autre que vivre auprès d’un misérable, et commencer seulement d’avoir pitié de lui.

Sa grande souffrance, chaque jour, me devenait plus sensible ; et chaque jour j’approchais un peu plus son âme désespérée. C’est surtout quand il était absent et que ses brusqueries ou sa mauvaise humeur n’étaient plus là pour nous séparer. Alors je revivais avec lui la minute abominable. J’étouffais de cette épouvante de lui-même dont il était suffoqué. Je me débattais comme il devait le faire. J’éprouvais comme ce mal tenait à la chair de l’âme et ne se pouvait arracher…