Et puis il rentrait, avec son pauvre visage, et je me désespérais de ne pouvoir pas lui dire que j’avais souffert avec lui. Toujours il semblait redouter mes moindres paroles. Depuis sa défense le premier jour de notre arrivée, il n’avait plus permis qu’il fût entre nous question de Lagarde. Il fronçait les sourcils si je prononçais un nom de là-bas. Hélas ! Quel secours pouvais-je lui prêter, tant qu’il exigerait, tant qu’il garderait ce silence ? Et l’idée que je devais l’amener à me remettre son secret, son remords, sa grande misère, se faisait en moi, — hésitante, d’abord, effrayée, — plus calme ensuite, — et si forte enfin, si profonde !… Que ferions-nous de notre vie après qu’il aurait parlé ? Que serait l’expiation nécessaire ? Je ne savais pas. Cela était plus loin… Mais tout près de moi, au fond de moi, fait du plus passionné et du meilleur de moi-même, il y avait maintenant le désir incessant, il y avait le besoin qu’il me fît cet aveu et qu’il y trouvât un peu d’apaisement.
Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais, même par un regard, lui montrer qu’il devait parler et que tout mon cœur était prêt. Mais autour de lui ma vigilance se faisait plus attentive et voulait lui être plus douce. C’étaient de petits soins. C’étaient de petites paroles qui ne touchaient à rien de lui, à rien de moi. Au lieu d’accepter ces terribles silences dans lesquels se passaient tous nos repas, je lui parlais de ce que j’avais vu pendant mes sorties, des gens, des bêtes, des maisons ; et malgré que cela lui fît hausser les épaules, comme je m’efforçais de sourire, il sourit à son tour, une ou deux fois. Enfin, pour qu’il ne retournât plus jamais à ce cabaret de la porte de l’Oulle, je pris l’habitude de sortir avec lui presque chaque après-midi. Et nous allions très loin dans la campagne parce que l’animation des places, la vue des passants, provoquaient aussitôt son irritation.
Au retour, nous tournions longuement dans les ruelles désertes pour éviter les boulevards populeux. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un le regardât. Une espèce de méfiance maladive et haineuse à l’égard de tous les êtres semblait le posséder. Je fus donc bien surprise quand il m’annonça un matin qu’ayant rencontré son ami, M. Fabréjol, il avait accepté l’invitation que nous faisait celui-ci d’aller déjeuner le dimanche suivant dans sa maison de Pampérigouste.
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De ces Fabréjol, — car ils étaient deux, le père et le fils, — Fabien, autrefois, aimait à parler, avec ostentation. Quarante ans auparavant, ma belle-mère, faisant son voyage de noce, avait été reçue « en » Avignon par Mme Fabréjol, jeune mariée également. Ces dames, je crois, s’étaient connues au couvent. Et les relations entre les deux familles, cordiales de la part des Fabréjol, empressées de celle des Gourdon, s’étaient poursuivies d’une manière un peu vague, mais persévérante. Maintenant, Mme Fabréjol était morte. Son mari et son fils vivaient en Algérie où ils exploitaient de vastes domaines ; mais ils avaient conservé aux portes d’Avignon la maison familiale : ils revenaient s’y installer pour quelques mois tous les deux ou trois ans et y faisaient alors pratiquer des embellissements coûteux et inutiles qui donnaient de leur fortune, disait mon mari, une opinion considérable. — Or nous avions appris, peu du jours avant notre brusque départ, que ces messieurs n’avaient, cette année, pas encore quitté la France ; mais, je l’ai dit, Fabien voulait en ce moment oublier tous ses amis, et pas plus qu’un autre nom, dans le petit logis de la rue des Trois-Faucons, le nom des Fabréjol n’avait été rappelé.
Sans doute, aujourd’hui, troublé de la rencontre, maladroit dans ses hésitations et craignant qu’un refus ne parût singulier, il n’avait pas osé se dérober à cette invitation. Il en souffrait… je le plaignais… Mais je m’aperçus qu’il n’était pas mécontent et, au contraire, tout animé. Il parla ce jour-là plus que d’habitude et ce fut seulement de M. Fabréjol, de ses terres, de sa richesse, des ambitions politiques qu’il avait peut-être et qu’il réaliserait sûrement. Satisfait de petits détails qu’il se rappelait peu à peu, de petites paroles aimables ou polies, il me disait combien cet homme fortuné avait toujours eu de considération pour lui, Fabien, et pour ses talents. Il ne pouvait trop se flatter de le connaître… il se réjouissait de l’avoir revu. Et regrettant presque nos douloureux et profonds silences, le retrouvant tel qu’à Lagarde, dans son pauvre personnage, je m’étonnais tristement que les petites misères de son âme fussent à ce point capables de lui faire oublier sa grande misère…
Tout occupée de lui seul, je donnai d’abord peu d’attention à un souvenir que faisaient revivre toutes ses paroles et qui cependant ne m’était pas déplaisant. Trois ans auparavant, les Fabréjol nous avaient rendu visite à Lagarde. Ils venaient choisir des marbres aux carrières de Saint-Jacques pour un petit pavillon que l’on devait élever dans leur jardin à la ressemblance de celui où la reine Jeanne tenait sa cour d’amour dans la cité des Baux. On le voit encore, paraît-il, au bas de la colline, dans un enclos où poussent aujourd’hui le trèfle et le blé. J’ignorais cette reine et son pavillon. C’est Philippe Fabréjol qui me les fit connaître.
Il était venu trop tard au rendez-vous que, leurs affaires conclues, son père lui donnait dans notre maison et, quoique me trouvant seule, il était resté fort longtemps. Nous ne nous étions jamais vus ; cependant notre causerie, tout de suite, s’était faite amicale. Je me rappelais bien ce grand garçon aux beaux traits droits, avec de clairs yeux bleus dans un visage brûlé. Il parlait avec une simplicité agréable, mais sa façon de m’écouter me touchait plus encore que ses paroles. Auprès de lui les mots me venaient sans contrainte ; toutes sortes de petites idées dansaient dans mon cerveau plus clair, joyeuses et pressées de se faire connaître. Et je crois qu’après son départ j’aurais quelquefois pensé à lui. Mais maman jugea fort inconvenant que, me rencontrant sans mon mari, ce jeune homme eût ainsi prolongé sa visite. Elle me le dit avec autant de sévérité qu’elle en pouvait avoir. Et, toute confuse, je laissai aller volontairement le souvenir de Philippe Fabréjol comme on ouvre les doigts sur une plume un jour de grand vent.