A mesure cependant qu’approchait le dimanche, ces souvenirs confus m’occupaient davantage, et je m’aperçus que ce déjeuner me faisait un certain plaisir. Je ne songeais plus autant à m’étonner que Fabien eût accepté d’y paraître ; son animation me parut moins déplaisante ; je crois même que je la partageais un peu. — Mais voici que la veille du jour où nous devions nous rendre à Pampérigouste, il recommença d’être tout absorbé en soi-même, et les pensées qui lui venaient au sujet des Fabréjol, il cessa de me les dire. La nuit, à travers mon sommeil, il me parut qu’il se levait, marchait dans les chambres, ouvrait la fenêtre. Enfin, au matin, habillé déjà et prêt à partir, ayant réfléchi un long moment tout en dépliant, repliant, et froissant son journal, il me déclara soudain qu’il n’irait pas à Pampérigouste. Et je sentis le remords d’avoir été depuis ces quelques jours moins anxieusement vigilante et attentive à sa peine.
Acceptant aussitôt sa décision sans en paraître surprise et sans lui poser là-dessus aucune question, je reportai dans l’armoire le chapeau que je me préparais à mettre. Il me regarda tout étonné.
— Qu’est-ce que tu fais ?… me demanda-t-il. Tu vas être en retard.
— Mais puisque nous n’y allons pas.
— Moi, dit Fabien, pas toi. Tu dois au contraire m’excuser. Tu raconteras que je suis malade.
Et, me donnant les explications que je ne lui demandais pas :
— C’est ce que j’ai déjà répondu l’autre jour à Fabréjol quand il s’est étonné de me voir ici. Mais nous nous sommes séparés rapidement. Aujourd’hui il aurait le temps de m’interroger davantage…
Sa voix était presque confidentielle. Il ajouta plus sourdement :
— Je ne pourrais pas le supporter.
Et il me parut que, dite sur ce ton, cette petite phrase voulait commencer de me laisser entendre les raisons terribles de sa détresse.