— Je comprends, murmurai-je, parlant aussi bas que lui-même, je comprends…
Et je m’effrayais en pensant que maintenant peut-être allait tout entier venir vers moi l’aveu redoutable. Je m’effrayais… et cependant je pensais : « Enfin !… enfin !… » Et je savais bien que tout mon cœur était prêt… Mais Fabien ne sentit pas à ce moment que ma détresse allait au-devant de la sienne et suppliait qu’il la lui remît. Il laissa cette minute passer silencieusement… Et il me répéta ensuite :
— Tu vas être en retard ; dépêche-toi. Cela n’aura rien de singulier que tu ailles là-bas toute seule, puisque, tu seras reçue par la sœur de Fabréjol. C’est elle qui tient la maison. Tu diras qu’aujourd’hui je me suis senti plus mal. Présente cette excuse adroitement et de façon vraisemblable. Les Fabréjol sont gens à ménager…
Son visage amaigri se contracta. Ses yeux s’assombrirent.
— Et puis, ajouta-t-il, il est inutile qu’ils aillent supposer je ne sais quoi…
Mais ces paroles sans doute lui parurent imprudentes. Et comme s’il eût voulu me défendre d’y réfléchir, tout aussitôt, minutieusement, il commença de m’expliquer quelle sorte de voiture je devrais prendre sur la place de l’Horloge et quel prix il conviendrait de ne pas dépasser sous peine d’être volée. Je voyais bien que toute sa peine, de nouveau, était sur lui, plus pesante et plus acharnée. Malgré ma distraction et mes vagues négligences de ces derniers jours, ayant maintenant pris l’habitude de ne plus guère le quitter, j’aurais bien voulu ne pas l’abandonner aujourd’hui, et je m’inquiétais de sa solitude. Mais je n’osai pas le lui faire entendre.
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La maison des Fabréjol ne regarde pas Avignon, mais un de ces petits vallons qui se creusent, au sud de Villeneuve, entre les collines. Elle est bâtie à mi-hauteur de la pente assez rapide. Son jardin descend jusqu’au bord d’un étroit ruisseau, puis se relève en face, et la terre rouge où poussent les beaux oliviers nourrit un peu plus haut le houx sauvage et le buis, jusqu’à la région odorante et grise où ne vivent que la pierre nue, le thym et les sèches lavandes.
La route entre dans ce vallon étroit par un petit pont qui, de très haut, domine le ruisseau. C’est à cet endroit que j’aperçus Philippe Fabréjol ; il venait au-devant de la voiture et j’en descendis aussitôt. Il souriait de son sourire franc et bon. Son visage me parut plus brun encore et ses yeux bleus étaient plus lumineux.
— Comme je suis content de vous voir ! dit-il en prenant mes deux mains.