Et ce contentement d’abord, évident et vif, l’empêcha de remarquer que j’étais seule. Il s’en aperçut brusquement, et tout confus de sa distraction, rougit et s’embarrassa si bien dans ses excuses que nous nous mîmes à rire tous les deux. J’expliquai ensuite, selon les instructions de Fabien, que mon mari était malade, point gravement, assez toutefois pour n’avoir pu m’accompagner, ce dont il se désolait. Et nous suivîmes vers la maison l’allée où les châtaigniers et les acacias gardaient assez de feuilles encore pour mettre sur la poussière une ombre dansante.

Il y eut à ce moment entre Philippe Fabréjol et moi un petit silence, et nous dûmes l’un et l’autre l’occuper de la même façon, car en même temps il me demanda :

— Ces beaux voyages dont vous rêviez, madame, avez-vous pu les faire ?

Et je lui dis :

— Ce pavillon de la Reine, l’a-t-on bien élevé, comme vous le souhaitiez, avec son toit en dôme et ses petites sculptures ?

Le souvenir de l’heure charmante qui nous avait un jour réunis prenait de singulières et vives précisions. Chacun de nous avait conservé dans sa mémoire toutes les paroles. Il se souvenait de mes petits rêves, je n’avais pas oublié ses beaux projets ; et, dans le temps que nous mîmes à atteindre la maison, nous avions repris notre causerie au point même où il nous avait fallu l’abandonner trois ans auparavant.


… Je me rappelle l’entrée dans cette grande maison, aux fenêtres larges ouvertes, et que tant d’arbres pressés autour d’elle et chargés d’un or magnifique semblaient pénétrer de leur rayonnement. Le salon, avec ses meubles provençaux et les verdures bleuâtres qui tapissaient sa haute muraille, était tout rempli de souriants visages. M. Fabréjol et sa sœur Philomène, également enjoués sous leurs lourds cheveux blancs ; un couple de leurs amis, les Meynadier, vieux ménage dont quarante ans d’union n’avaient point épuisé la visible tendresse ; et jusqu’à Mme Fabréjol, peinte à trente ans, éclatante et jolie au-dessus des fleurs que l’on renouvelait chaque jour devant son portrait, me firent un de ces accueils par lesquels, soudain, tout le cœur s’épanouit. Une gaîté paisible et profonde, telle que je n’en avais jamais connue, flottait dans cette pièce. Elle m’enveloppa aussitôt. — Elle me pénétra mieux ensuite durant le repas joyeux, dans la claire salle à manger que parfumaient les dernières roses. Et c’était comme un vin doux et sournois dont l’ivresse engourdit avant que l’on ait songé à la redouter. M. Fabréjol parlait de ses beaux domaines dans l’Algérie éblouissante et nous conviait tous à l’y aller voir. Les Meynadier, racontant les changements opérés dans leur petite propriété, leur dernier voyage à Paris, leurs projets pour l’hiver, ne pouvaient prononcer une parole qui n’évoquât leur vieux et profond bonheur. Philippe, assis près de moi, me disait quelquefois : « Vous rappelez-vous ? » comme si beaucoup de jours et de mois, — au lieu d’une heure seulement, — avaient formé nos communs souvenirs. — Et toute la peine de mon cœur s’en était allée je ne sais où.

Elle se cachait plus loin encore, tandis que Philippe Fabréjol, un peu plus tard, laissant sa tante et leurs hôtes se reposer au salon, m’emmenait voir au fond du vallon le pavillon de la Reine. M. Fabréjol devait nous accompagner, mais un de ses fermiers vint pour lui parler. Nous l’attendîmes quelques instants, puis Philippe décida qu’il nous rejoindrait là-bas, et nous allions maintenant tous les deux à travers le jardin roux et vert qui sentait à la fois l’été mourant et le délicieux automne.