Le chemin descendait entre des troènes et des buis. De trois grands réservoirs qui servaient à l’irrigation du verger, l’eau fuyait à petit bruit vers le profond ruisseau. Philippe Fabréjol m’expliquait que son père avait fait construire ces réservoirs à l’exemple de ceux qui valaient à leurs terres d’Algérie tant d’abondance et de fécondité. Il me parlait des champs, des vignes et des jardins, et me racontait leur libre vie, là-bas, les courses à cheval, les soirées lumineuses devant la maison blanche, la mer que l’on aperçoit au loin, toute petite, pierre précieuse, émail limpide, triangle d’argent bleu ou d’or verdâtre étincelant entre deux collines. Nous avions quitté le chemin et, sur cette pente humide où nous marchions, l’herbe épaisse, fine et très verte, était douce à nos pas.

Elle se continuait ainsi jusqu’au fond du vallon et le pavillon de la Reine était au milieu de ce beau tapis. Je ne pense revoir rien de plus charmant que ce petit temple dont six colonnettes ornées de cannelures et de feuillages portaient légèrement la ronde coupole. Des rosiers tout chargés de leur floraison d’automne passaient leurs branches entre ces colonnes, et les pétales trop mûrs tachaient de safran et de carmin le banc de marbre étroit et poli qui s’incurvait à l’intérieur. Philippe m’y fit asseoir après que j’eus bien tourné tout autour du léger édifice, dans un ravissement puéril et profond ; et laissant alors paraître dans ses yeux bleus une sympathie plus grave soudain et plus attentive :

— Maintenant, me dit-il, parlons un peu de vous, si vous le voulez bien.

Mais quelque douceur que me fît connaître son regard, il m’était plus doux encore en ce moment d’oublier cette créature tourmentée sur laquelle il m’interrogeait, et je ne permettais pas que l’on me ramenât vers elle.

— Non… non… dis-je un peu trop vite et secouant la tête, je ne veux pas.

— Pourquoi donc ?

Je me tus. Et c’était là peut-être la plus dangereuse confidence. Philippe Fabréjol n’osa pas me regarder davantage. Mais ayant un long moment réfléchi :

— Vous ne devez pas, murmura-t-il, être très heureuse.

François Landargues, un jour, m’avait dit la même phrase. Hélas !… pouvais-je désormais, pour le comparer à un autre et pour le détester mieux encore, me rappeler François Landargues ?… Et tout éperdue d’être ainsi tirée malgré moi vers ce que je ne voulais pas revoir :

— Je ne sais pas… Je ne sais pas… Ne parlons pas de cela.