Il répéta pensivement :

— Et pourquoi donc ?

Puis aussitôt, confus de cette insistance :

— Pardonnez-moi. Nous nous sommes vus avant aujourd’hui une fois seulement. Nous ne nous connaissons pas. Et cependant… il faut que je vous le dise et ce sera mon excuse… souvent, là-bas, par ces beaux soirs dont je vous parlais, à l’heure du repos sur la terrasse d’où l’on voit la mer, il me semblait être en France, dans une ville… une très petite ville, avec de petites rues serrées, farouches, ennuyeuses… J’entrais dans un salon un peu sombre… un peu triste… Et je revoyais là une femme… une jeune femme… Souvent, oui… cela m’est arrivé très souvent… C’est singulier, n’est-ce pas ?… Le souvenir !… Et nous nous étions vus si brièvement !… Nous n’avions dit que de simples paroles… Mais c’est à cause de cela, comprenez-vous, que je me suis permis de vous demander…

Il ne répéta plus cette demande, mais il m’en fit une autre, après un silence :

— Nous allons bientôt repartir. Me permettrez-vous d’aller vous dire adieu ? Mon père m’a dit, je crois, que vous logiez dans la rue des Trois-Faucons.

Cette fois encore, puisque dans mon misérable état on ne pouvait rien me dire qui ne rappelât mon angoisse, j’allais répondre : « Non, il ne faut pas ! » parce que j’imaginais Fabien, et sa sauvagerie, et toutes ces blessures qu’il recevrait, lui aussi, des moindres paroles… Mais la voix de M. Fabréjol, forte et joyeuse, cria tout près de nous :

— Vous vous êtes installés dans le pavillon : voulez-vous, madame, y tenir la cour d’amour pour les roses et les grenadiers ?

Nous retournâmes avec lui vers la maison. Et un peu plus tard, comme la nuit vient vite en automne, il fallut se séparer. Les Meynadier, dont la propriété était voisine, s’en allèrent à pied, un peu lourds, un peu lents, mais se tenant par le bras et se penchant l’un vers l’autre. On tira mon cocher de l’office et mon cheval de l’écurie, et le grinçant équipage me remporta sur les chemins. Ils étaient clairs encore, mais commencèrent bientôt de s’assombrir. Et la grande douceur qui demeurait autour de moi et dans laquelle je continuais de vouloir tout oublier se dissipa peu à peu à mesure que je m’éloignais de la maison heureuse. En vain je m’efforçais de la retenir. Quand je cessai de voir, en me retournant, l’ombre plus profonde du vallon entre les collines crépusculaires, je fermai les yeux… et je ne me défendis pas de retourner dans le pavillon de la Reine. J’y étais encore quand les pavés d’Avignon commencèrent de me secouer durement, et je m’obstinais sans doute à n’en pas bouger, tandis qu’ayant quitté ma voiture sur la place, distraite et lente, je gagnais à pied la rue des Trois-Faucons. Elle est peu passagère et mal éclairée. La maison me parut sombre et l’escalier presque effrayant. J’ouvris la porte et ne vis rien d’abord qu’une ombre plus profonde. « Sans doute, pensai-je, Fabien n’est pas encore rentré. » Mais aussitôt je distinguai sa silhouette immobile dans le cadre de la fenêtre ouverte.

— Eh bien ? me demanda-t-il d’une voix morne.