J’interrogeai à mon tour, avant de lui répondre :

— Tu es sorti aujourd’hui ?

— Non.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Rien.

… Tout le jour, dans cette chambre, une âme douloureuse, seule en face du plus abominable souvenir, l’avait subi en gémissant, s’était soulevée, débattue et se repliant sur son mal pour essayer de l’étouffer, n’avait pu que s’en pénétrer davantage. Et il n’était besoin pour connaître cela d’avoir entendu aucune confidence. Comme on sentait le bonheur en entrant dans le salon des Fabréjol, on respirait ici l’odeur de l’angoisse. Elle venait à moi ; elle me pénétrait ; elle m’étourdissait comme un mauvais vin dont on voudrait se détourner et qui vous impose cependant ses malsaines vapeurs. Comme il avait souffert aujourd’hui, et comme pendant ce temps j’étais loin de lui !… Ah ! plus loin, n’est-ce pas ? que la maison des Fabréjol, plus loin que le royaume des Baux, dont je m’étais plu à entendre parler, plus loin encore que ce pays d’Alger… loin… plus loin. Et tout en allumant la lampe, en préparant la table, en essayant de rendre à la morne chambre un peu de vie, j’éprouvais le besoin de dire : « Pardonne-moi ! »

*
* *

Je ne devais pas oublier la tristesse de ce retour après la douce journée. Une fois de plus, le remords de ma négligence me secoua et me fut salutaire. Il réveilla en moi les forces attentives. Il me soutint sur ce chemin difficile que je voulais bien suivre, mais où je défaillais trop souvent. Et je m’appliquai avec plus de soin à mériter qu’un jour me fût fait l’aveu terrible qui seul pouvait être le commencement du salut.

L’animation fébrile qu’avait donnée à Fabien la rencontre de M. Fabréjol l’avait laissé, en se dissipant, plus abattu. Il ne m’avait posé que de vagues questions sur ma journée à Pampérigouste, et, pendant ce long dimanche où il n’avait pu regarder que lui-même, son intérêt avait bien réellement fini de se détacher de tout. Mais il semblait maintenant trouver près de moi le peu de contentement qu’il put connaître encore.

Nos promenades communes étaient devenues pour lui une habitude. Il s’impatientait si je ne pouvais l’accompagner ; quand je lui parlais un peu longuement, il me laissait dire, sans m’interrompre aussitôt et sans hausser les épaules. Le matin, quelquefois, il préférait ne pas sortir et tandis que j’aidais notre servante à mettre les deux pièces en ordre, il restait là, inactif et ne me quittant guère des yeux. Il remarqua une fois :