— Tu te fatigues.
Un autre jour, étant sorti, il rentra presque animé et me montrant deux livres épais dont la tranche avait été noircie par la poussière et la couverture bleue jaunie par le soleil :
— Tu vois, dit-il, j’ai suivi ton conseil, je les ai trouvés chez Roumanille. Un peu défraîchis, mais à moitié prix. Ils traitent des antiquités de la région et principalement, figure-toi, des médailles et des poteries.
Et je fus touchée qu’il répétât :
— J’ai suivi ton conseil.
Ce conseil, donné les premiers jours et si mal accueilli, j’avais osé le rappeler la veille, et Fabien l’avait entendu sans colère. La lecture désormais occupa chaque jour une ou deux de ses heures. Il voulait s’y intéresser, prenait même quelques notes, ébauchait ce fameux article que l’on imprimerait à Privas. Et certes, bien souvent, il rejetait le livre, écrasait nerveusement sa plume sur le papier, s’accoudait à la table sans plus rien vouloir faire. Mais cet effort, ce commencement d’effort, me donnait la même joie que j’avais ressentie de sa bonne intention, le jour qu’il était retourné pour voir le bohémien blessé. Et la qualité de cette joie était telle que tout mon cœur s’enrichissait à la recevoir.
Je ne sentais plus devant Fabien cette espèce de gêne qui m’empêchait de bien savoir quelles paroles il était bon de prononcer. Elles me venaient maintenant en abondance ; et lui-même ne me répondait plus sur ce ton bref et lassé qui coupait si promptement tous nos entretiens. Je continuais à ne lui rien dire de Lagarde, de notre vie passée, ni de lui-même. Je savais qu’il ne l’aurait pas permis encore. J’essayais, au delà de nous, au-dessus de nous, d’atteindre malgré mon ignorance à de petites idées. Il acceptait de les considérer avec moi, il en discutait quelquefois. Rien ne lui était bon que ma présence. Rien ne m’était meilleur que cet humble besoin qu’il avait de moi. Et tout isolés, avec notre grande douleur, dans cet Avignon tumultueux, éclatant, dont la joie depuis tant de siècles fait sonner son carillon à travers la Provence, de jour en jour, d’une façon inconsciente et profonde, nous nous rapprochions l’un de l’autre.
Cependant, je n’avais pas oublié la maison des Fabréjol et malgré ce grand remords, le soir de mon retour, il m’advenait encore de m’y retrouver. Ma tâche, soudain, m’apparaissait vaine et trop difficile. Mes épaules pliaient sous le poids trop lourd, mes mains lâchaient prise. Je glissais dans l’herbe molle d’un vallon où toutes les roses du printemps avaient mis leur bonne odeur ; et je serrais longuement mes paupières sur mes yeux qu’avait trop profondément pénétrés le regard de deux yeux bleus.
… Ces yeux étaient près de moi, et je respirais ces roses, un jour que, me trouvant seule rue des Trois-Faucons, j’entendis sur la vieille porte retentir le marteau aux serpents entrelacés. Ce n’était pas Fabien, ce n’était pas Chayère, qui frappait ainsi. Ils avaient leur clef l’un et l’autre et je ne pensai pas un instant que l’un ou l’autre pouvait l’avoir oubliée. Je me levai. Je courus à mon miroir. J’étais tout hésitante et ne savais que faire. Et puis je descendis lentement l’escalier, et je n’avais pas besoin que la porte fût ouverte pour apprendre qui était là.
— Bonjour, madame, dit Philippe Fabréjol de sa belle voix cordiale.