— Je le pensais bien.
— Qui pouvait vous faire supposer ?…
— Le Dieu excellent qui, deux fois déjà dans ma vie, a pris ses précautions pour que je puisse tranquillement causer avec vous.
Sans attendre mon invitation, il franchit le seuil de la maison. Il y avait dans le vestibule trois horloges, deux grands coffres superposés, et quatre bois de fauteuil sans tenture ni rembourrage.
— Que c’est amusant ! dit Philippe Fabréjol.
— Nous logeons là-haut…
Mais discret, imaginant bien ce que pouvait être ce logement de fortune, il dit aussitôt :
— Vous allez me recevoir ici, dans un de vos salons. Les meubles n’y manquent pas.
Les fenêtres, ce matin, avaient été entr’ouvertes par les soins de Chayère. Un soleil verdâtre qui, pour descendre jusqu’ici, devait glisser sur les lierres noirs et les sombres lauriers du jardin, s’allongeait à travers les pièces dont toutes les portes avaient été enlevées pour laisser aux plus grands meubles un libre passage. Malgré ce soleil, on respirait, comme dans les églises, l’odeur du dallage humide et de la cire. Philippe Fabréjol me suivit dans ce qui avait dû être la salle à manger. Autour d’un grand retable dont rougissaient les dorures, et en face de lui à l’autre bout de la salle, de vieilles glaces pendues aux murs et se reflétant l’une l’autre, tachetées, troubles, étroites et hautes, ou toutes petites dans leur cadre de bois sombre, multipliaient d’une façon confuse et infinie le singulier désordre et l’encombrement de la pièce, sa pâle lumière, et Philippe auprès de moi. Nous pûmes nous asseoir dans de grands fauteuils, pas trop poussiéreux, venus d’Italie depuis quelque trois cents ans et dont le cuir déchiré était retenu encore par de larges clous rouillés et plats. S’égayant d’abord de tout regarder autour de lui, mon compagnon me déclara qu’il y avait là quelques pièces assez belles et qu’il irait voir ce Chayère à son magasin. Il m’en demanda l’adresse. Je la lui donnai. Et nous nous attardions à parler de ces meubles et de cet homme… Enfin, Philippe ne sut plus que dire là-dessus. Je me tus aussi. Mais, presque aussitôt, je lui redemandai :
— Vous allez donc partir ?…