Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky. Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a fait notre suprême toilette (des chemises blanches). Ensuite, on a placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième série et je n'avais plus que quelques instants à vivre. Je me suis souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment, c'était toi seul qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je t'aimais, mon frère chéri! J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev, Dourow, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie.

Nous retrouverons à plus d'une reprise, dans les romans de Dostoïevsky, des allusions plus ou moins directes à la peine de mort et aux derniers instants des condamnés. Je ne puis m'y attarder pour le moment.

Avant le départ pour Semipalatinsk, on lui laissa une demi-heure pour prendre congé de son frère. Il fut le plus calme des deux nous rapporte un ami, et dit à son frère:

Au bagne, mon ami, ce ne sont pas des animaux sauvages, mais bien des hommes, meilleurs que moi peut-être, peut-être plus méritants... Eh oui! nous nous verrons encore; je l'espère, je n'en doute pas. Écrivez-moi seulement, et envoyez-moi des livres; je vous écrirai bientôt lesquels; on doit bien pouvoir lire là-bas.

(Cela était un pieux mensonge pour consoler le frère, ajoute le chroniqueur.)

Dès que j'en serai sorti, je commencerai à écrire; j'ai beaucoup vécu durant ces mois-ci; et dans ce temps que voici devant moi, que ne vais-je pas voir et éprouver! La matière ne me manquera pas pour écrire ensuite.

Durant les quatre années de Sibérie qui suivirent, il ne fut pas permis à Dostoïevsky d'écrire aux siens; du moins le volume de correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette époque et les Documents (Materialen) d'Orest Müller, parus en 1883, ne nous en signalent aucune; mais depuis la publication de ces Documents, de nombreuses lettres de Dostoïevsky ont été livrées à la publicité; d'autres se retrouveront sans doute encore.

D'après Müller, Dostoïevsky sortit du bagne le 2 mars 1854; d'après les documents officiels, il en sortit le 23 janvier.

Les archives font mention de dix-neuf lettres de Theodor Dostoïevsky, du 16 mars 1854 au 11 septembre 1856, à son frère, à des parents, à des amis, durant les années de service militaire à Semipalatinsk, où il acheva de purger sa peine. La traduction de M. Bienstock ne donne que douze lettres, et, je ne sais pourquoi, pas l'admirable lettre du 22 février 1854, dont une traduction parut en 1886 dans les numéros 12 et 13 (aujourd'hui introuvables) de la Vogue et que redonne la Nouvelle Revue française dans son numéro du 1er février de cette année. Précisément parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa Correspondance, permettez-moi de vous en lire de longs passages:

Le 22 février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout, laisse-moi te demander au nom de Dieu pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une seule ligne? Je n'aurais jamais cru cela! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude, ai-je senti le véritable désespoir en pensant que peut-être, tu n'existais plus: et je réfléchissais durant des nuits entières au sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait pas de leur venir en aide.