Nul ne pourra la voir que le Prince,

Mais le soir des noces il y aura pour nous

Du lait de palmes en abondance et du vin doux.

Ainsi, devant les autres, chantions-nous les louanges de notre ville, par vanité — et nous prédisions-nous des destinées fastueuses pour ne pas être méprisés. Mais dans la nuit, quand nous avaient laissés tous les autres, nous n’avions plus cette assurance et nous disions : Certes, il est vrai que notre ville est grande et belle, celle que nous avons quittée ; mais depuis fut longue la route et pour le reste qu’en savons-nous ? Il faut suivre le prince, sans doute ; mais jusques à quand ? et jusqu’où ? — et pour qu’y faire est-ce qu’il nous mène ? Chantons-le ; mais qui peut le dire ? Sans doute le prince le sait ; mais à qui parlerait le prince ?

Et bien qu’à leur triste question ils n’espérassent pas de réponse :

A moi, leur dis-je, il parlera. — Comment ferais-tu ? dirent-ils ; on ne le laisse pas approcher. — Sachons attendre, répondis-je. Celui qui marche dans la nuit, peut pendant le jour goûter l’ombre. — Et moi-même en disant cela j’espérais.

Le lendemain, tandis que nous avancions dans la plaine et que les dernières ombres disparaissaient, je pensais : à quoi me sert-il de chanter si je ne chante pas pour le prince ? — Cette nuit, non loin de sa tente, j’irai ; eux tous fatigués dormiront ; le prince qui n’a pas marché doit peu dormir ; il m’entendra, et je chanterai si bellement qu’il voudra encore m’entendre. A cela durant tout le jour je songeai ; une ferveur soutint ma marche, et le désir de cette nuit me la faisait lente à venir, que j’allais emplir de mon chant.

Quand vint la nuit : — O nuit ! — chantai-je — et dans le camp tout se taisait. La tente du prince hors du camp, faisait un isolé promontoire, puis le vaste désert s’étendait. — O nuit ! — et je rompais mon chant de pauses, comme si du vent l’emportait qui ferait regretter au prince de ne l’entendre pas tout entier… — Une tente sur le désert. — Une falouque sur les flots ! — Mais des sables, El Hadj, que dirais-je ?… et je citais mon nom de pèlerin, pensant, ce qui ne manque pas d’arriver, que le prince s’en souviendrait ensuite et pourrait me faire appeler. Puis, comme alors la grosse lune se décomposait en silence et que, pris d’angoisse à la voir, j’admirais ce qu’après la chaleur du jour les sables conservaient encore de lumière qui les faisait paraître azurés, je chantai :

Ils sont plus bleus que les flots de la mer.

Ils étaient plus lumineux que le ciel…