Est-ce un roseau tourmenté par le vent ?
Mais qu’avez-vous été voir dans la plaine ?
N’avez-vous donc rien été voir ?…
Quand le jour revint, je craignis qu’à cause de mon chant ne m’importunassent les autres ; — mais ils ne l’avaient même pas entendu. — Nous avançâmes dans le désert.
Quand la nuit revint, je m’approchai de nouveau de la tente et quand au-dessus du désert surgit la lune cramoisie : O nuit ! grande nuit !… m’écriai-je — puis je repris beaucoup plus bas : — Comme une barque sur les flots, prince, une tente te promène. — Elle te promène jusqu’où ? — Et puisque cette nuit j’avais pris ma viole, de pause en pause j’en simulais une réponse aux questions. — Au soleil, devant nous, morne plaine, t’es-tu suffisamment pâmée ? — Désert ! Quand vient la nuit, ne t’arrêtes-tu toujours pas ? — O ! si le vent m’emportait sur ses ailes, à l’autre bord de cette mer embrasée, — ô que ce soit où la saignante lune, berger du ciel, avant de paître va se laver. Au bord des eaux, dans de vastes jardins, comme une amante au soir des noces, elle se pare ; elle se regarde dans l’eau. L’amante attend le soir des noces, prince, au bord des sources cachées. — Ainsi s’enhardissaient mes paroles presque jusqu’à l’affirmative, — et pourtant, pourtant qu’en savais-je ? était-ce là prophétiser ?… et je chantais avec l’accent toujours plus tendre, plus pathétique ou plus lassé :
Prince ! où finira ce voyage ? Est-ce dans le repos de la mort ? — Sans doute il est d’autres jardins dans le Nord, sous le ciel doux, où s’étiolent les palmes.
A quoi songes-tu ? prince, est-ce que tu dors ? — Prince ! quand jamais te verrai-je ? afin qu’à quels petits enfants, puissé-je, et dans combien de soirs, répondre : Oui c’était cela, — lorsqu’ils me demanderont : El Hadj ! El Hadj ! que t’a-t-on mené voir dans la plaine ? Est-ce un prince couvert de vêtements somptueux ? — Prince ! toute mon âme soupire ; mon âme languit après toi… Et de lui peu à peu je me sentais m’éprendre au gré même de mes paroles, de sorte que, dans la troisième nuit, quand, dès mon chant, je le vis sortir de sa tente, à la clarté du ciel, couvert de vêtements somptueux, mais la face cachée d’un voile — et, comme encore je demandais et pensais demander en vain : Prince ! qu’êtes-vous allé voir au désert ? — lorsque, d’une voix plus subtile qu’aucun chant que j’eusse entendu, je l’ouïs inespérément me répondre : — Un prophète — et plus qu’un prophète — El Hadj ! bon pèlerin, c’est toi ! demain tu viendras dans ma tente. — je me tus et jusqu’à l’aurore sanglotai d’amour dans la nuit.
Mais le lendemain, le désert se couvrit de mirages ; depuis longtemps les oasis avaient cessé ; à peine, où de l’eau croupissait, montait un maigre bois de palmes, par le mirage foisonné tellement qu’il apparaissait de loin comme une oasis merveilleuse. Et rien je vous assure — villes hautes, palmes et eaux, n’était pour nous, Allah ! plus décevant que ces mirages. Parfois, dès l’aube, nous marchions vers eux, et jusqu’au soir, pour nous désoler de les voir, d’abord lentement éloignés, dans l’effacement du soleil, se dissoudre. — Ainsi de vertus en vertus marcherons-nous, El Hadj, jusqu’à la mort, dans l’espérance, et nous soutiendrons-nous jusqu’au bout par la vision miragineuse d’on ne sait quelle félicité — comme qui, pour s’y endormir, préparerait assidûment un rêve à son irrévocable sommeil. — O prince mort ! dans ton sommeil sans visions, as-tu toujours soif d’eau des sources ? — O visions du paradis ! heureux celui chez qui, seule la noire mort peut vous éteindre. Allah ? vous êtes seul véritable. — Je sais bien qu’il en est qui disent que ce ne sont point là des irréalités, et que les objets sont ailleurs, et qu’on finira bien par trouver, — dont voici la flottante apparence, d’eux par trop de chaleur détachée, — qui se propose, plus voisine, fallacieusement à nos prises. Mais puisque nous ne pouvions la saisir, Allah ! pourquoi la proposer ? — Et nous nous déconcertions au matin, quand devant nous se voyait l’horizon se franger, — et même le passé ne nous paraissait plus avoir d’inévitable certitude, tant, lorsqu’on se retournait vers le soleil, tout semblait fondre et presque se fluidifier. — Mais ce que j’admire à présent, ce qui m’emplit de patience, c’est de songer, ah ! pauvre peuple ! qu’elle était grande ta confiance ! d’où naquit ma compassion… Car enfin que connaissait-t-il de ce qu’on attendait de lui ? et qu’en attendait-il lui-même ? — Il leur suffisait, pour marcher, de croire que c’était vers un but, et que le prince au moins le connaissant, les menait avec assurance. Combien docilement ils suivaient sans savoir ; — car de ce que le prince me dit, je ne crus rien pouvoir leur révéler ; d’ailleurs ils n’auraient pas compris. Et quelle certitude d’ailleurs avait-il, lui-même, de l’avenir dont il parlait ? S’il croyait maintenant à ces noces, n’était-ce pas depuis qu’il m’avait entendu les chanter ? Mais il parlait alors d’une manière si douce, si crédule et si assurée de l’enfant qui devait en naître et porterait son nom rajeuni, ce nom que nul n’a pu connaître et par qui tout le peuple serait gagné ; il en parlait avec une assurance si grave, que malgré le passé et à cause de mon incompréhension même j’y croyais. — El Hadj ! alors me disait-il, il te faut, comprends, croire à moi de toutes tes forces ; l’avenir a besoin de cela pour arriver. — Prince, à force d’amour, je t’ai cru. — Chante, El Hadj ! chante maintenant les jardins où m’attend l’amante — mais d’elle ne me parle pas. — Songeant à la monomorphie des palmes : pour faire rêver l’habitant du désert, me disais-je, il faut parler des nombreuses ramures du Nord et des troncs variés des arbres ; — et je chantais les profondes forêts, les ravins, l’odeur des feuilles et des mousses, les brumes du matin, du soir, la fraîcheur de la nuit, l’aménité du jour et sur les prés l’humidité délicieuse. Le prince m’écoutait lentement. Je disais les travaux plus aisés ; la volupté plus souriante, l’azur plus clair, l’air moins brûlant, la nuit moins enflammée. — Y serons-nous bientôt ? demandait-il. — Nous y serons bientôt, répondais-je, — Chante encore, El Hadj bien aimé ! — Là-bas, chantais-je, coulent des eaux non plus salées. Ah ! que seront doux à nos pieds les cailloux glacés des rivières…
A chanter, la moitié de la nuit se passait.
Je ne sais si mon chant donnait de l’assurance au prince, mais moi j’en étais extraordinairement fortifié. Ce que je chantais devenait ; après l’avoir chanté j’y croyais. Devant le peuple, le plus souvent je me protégeais de silence ; il suffisait qu’il crût que le prince guidait. Et quand je parlais, je disais : Le prince vous mène ; il sait où il lui plaît d’aller. Mais de cela que vous dirais-je ? Que suis-je devant lui, moi-même ? Devant vous, il est vrai, prophète ; devant le prince, un serviteur. Et je me prosternais vers sa tente en exemple de soumission.