Cordier ne répond pas.
Le Président. — Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n’avez pas voulu donner l’adresse de votre mère ?
Hélas ! mon Président, est-ce donc si difficile à comprendre ? ou n’admettez-vous pas que Cordier ait pu vouloir épargner une honte à sa mère ? Si vous pouviez voir la pauvre femme, comme j’ai fait ensuite,[7] sans doute vous ne vous étonneriez plus.
[7] « Je ne me refuse aucunement à vous donner l’adresse de ma mère, m’écrivit peu de temps après Cordier, de la prison — car, si je ne l’ai donnée au juge, c’était pour ne pas qu’elle se présente au Palais. »
Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l’interrogatoire va se clore et que le cas particulier de Cordier va demeurer si peu, si mal éclairé. Car je ne sais presque rien de lui, mais il m’apparaît déjà que ce garçon n’a rien de féroce, rien d’un bandit. Il ne me semble même pas impossible qu’il ait accompagné le marin, poussé par une sorte de sympathie vague… Ne saurais-je inventer nulle question, puisque, juré, j’ai le droit d’en poser, qui puisse jeter ici quelque lueur, et m’éclairer moi-même — car peut-être que je m’abuse et qu’Yves Cordier, après tout, ne mérite point la pitié. Cette question, je n’aurai plus le droit de la poser, dès que les plaidoiries auront commencé. Je n’ai plus qu’un instant, et déjà l’avocat de Cordier se lève… Alors, d’une voix étranglée, le cœur battant, je lis ceci, que je viens d’écrire, craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase :
— Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle somme a été prise à la victime et dans quelle proportion le partage s’est fait ensuite entre les accusés ?
Le Président procède à un court interrogatoire et nous apprenons : que 92 francs ont été soustraits à Braz ; — que, sur cette somme, 5 francs ont été donnés à chacune des deux femmes pour acheter leur silence ; — que Cordier a reçu 10 francs, qu’il remettait aussitôt après aux agresseurs ; et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic et Goret ont gardé chacun la moitié.
Ah ! s’il m’était permis de tirer des conclusions et, d’après ces chiffres précis, de chiffrer précisément la part de responsabilité de chacun !… L’avocat de Cordier, du moins, le fera-t-il ? — Non. Sa plaidoirie du reste est solide, habile ; mais il ne peut faire que Cordier n’ait un casier judiciaire déjà chargé. Il ne peut faire non plus que Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus précisément, je crois : après la première instruction — n’ait écrit au Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle :
« Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils n’étaient pas là. C’est moi seul qui ai fait le coup, avec un de mes amis du port. Je ne regrette qu’une chose : c’est de ne pas avoir achevé le marin. »
Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic, dira l’avocat défenseur, et sans doute sous ses menaces. (Lepic chercha également à intimider les deux femmes en les menaçant de son couteau « catalan ».) N’a-t-on pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne risquait guère et ne pourrait être condamné sévèrement ?