Cette lettre, du reste, l’accusation, tout en la relevant, n’en tient pas grand compte. Il arrive parfois, souvent même, que le Procureur reçoive de la prison semblables « aveux » destinés parfois à éclairer la justice, parfois à l’égarer ; lettres écrites, parfois même, sans but et sans raison, dans le désœuvrement de la geôle. N’importe ! cette lettre, dans l’esprit des jurés, est du plus déplorable effet. J’ai moi-même le plus grand mal à me l’expliquer par le peu que l’instruction m’a révélé du caractère (et de l’absence de caractère) de Cordier.

Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal demande une suspension de séance et nous allons dîner.


Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais, l’avocat de Cordier n’est plus là. Certes, je n’irai pas jusqu’à dire que les avocats des deux autres accusés ont profité de cette absence, mais pourtant, comme ce n’est qu’en chargeant Cordier qu’ils pouvaient décharger leur client, la présence du défenseur de Cordier n’aurait pas été inutile. Cordier restait tout abandonné à la discrétion des deux autres.

Et ce n’est pas seulement par là que Cordier eut à pâtir de passer en jugement le premier. Sans doute, si elle s’était d’abord déchargée sur Lepic, la sévérité des jurés se serait montrée moins intransigeante. Ce fut Goret qui, passant troisième, profita de la réaction ; du reste, son linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement impressionné le jury.

Nous ne fûmes pas plutôt dans la salle de délibération qu’un long, maigre « primaire » à cheveux blancs, sortit de sa poche un papier où il avait consigné toutes les charges contre Cordier, et principalement ses condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui l’emportèrent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il est difficile pour le juré de ne pas considérer une première condamnation comme une charge et de juger le prévenu en dehors de l’ombre que cette première condamnation porte sur lui.

En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d’un des autres patrons de Cordier, extrêmement favorable à celui-ci — lettre qui n’avait pas été versée au dossier et que je ne sais qui venait, je ne sais comment, de lui remettre tandis que nous passions dans la salle de délibération — ce que je croyais formellement interdit…

— Tout ça, c’est des bandits, reprenait un autre juré. Faut en débarrasser la société.

C’est ce qu’on fit dans la mesure du possible. Cordier fut condamné à cinq ans de réclusion et dix ans d’interdiction de séjour. Goret, à l’heure où j’écris ces lignes, est relâché depuis trois mois.