Cette nuit je ne puis pas dormir ; l’angoisse m’a pris au cœur, et ne desserre pas son étreinte un instant. Je resonge au récit que me fit jadis au Havre un rescapé de la Bourgogne : Il était, lui, dans une barque avec je ne sais plus combien d’autres ; certains d’entre ceux-ci ramaient ; d’autres étaient très occupés tout autour de la barque à flanquer de grands coups d’aviron sur la tête et les mains de ceux, à demi noyés déjà, qui cherchaient à s’accrocher à la barque et imploraient qu’on les reprît ; ou bien, avec une petite hache, leur coupaient les poignets. On les renfonçait dans l’eau, car en cherchant à les sauver on eût fait chavirer la barque pleine…
Oui ! le mieux c’est de ne pas tomber à l’eau. Après, si le ciel ne vous aide, c’est le diable pour s’en tirer ! — Ce soir je prends en honte la barque, et de m’y sentir à l’abri.
Avant de rentrer me coucher, j’avais longtemps erré dans ce triste quartier près du port, peuplé de tristes gens, pour qui la prison semble une habitation naturelle — noirs de charbon, ivres de mauvais vin, ivres sans joie, hideux. Et dans ces rues sordides, rôdaient de petits enfants, hâves et sans sourires, mal vêtus, mal nourris, mal aimés…
Mais Cordier, lui, est fils d’une honnête famille ; il a eu de bons exemples sous les yeux. Si on lui tend la perche, peut-être qu’on pourrait le sauver.
Le lendemain matin, je m’en vais trouver son avocat et lui soumets le projet de requête que voici (il s’agit, du reste, d’une demande non de recours en grâce, mais simplement de diminution de peine) :
Attendu
Que le seul témoignage contre l’accusé Cordier est celui de la victime, M. Braz, ivre au moment où elle a été attaquée ;
Que du reste M. Braz, marin, reparti en voyage, n’a pu être atteint par la citation et par conséquent être entendu à l’audience ;
Qu’il ressort néanmoins de sa première déposition qu’il a été attaqué par derrière et qu’il n’a pu voir l’agresseur. —
D’autre part,
Attendu
Que la déposition de Cordier concorde entièrement avec celles des filles Gabrielle et Mélanie, seuls témoins de l’agression, et qu’il ressort de leurs dires que Cordier n’a point pris part à l’attaque, mais s’est contenté de recevoir l’argent de la victime, que Goret et Lepic, les deux agresseurs, lui tendaient ;
Qu’il ressort de ces dépositions que Goret, beaucoup moins ivre que les autres, n’ayant participé à aucune des précédentes « tournées », suivait le groupe par derrière, à l’insu de Braz, jusqu’au moment où il a bondi sur lui ; que Lepic entraînait le marin avec une intention précise ; et qu’il semble que Cordier, faible de caractère, presque incapable de résister à l’entraînement et de plus complètement ivre, n’ait fait que suivre.
Que ceci trouve, du reste, confirmation dans le fait que, lors du partage, Goret et Lepic se réservant la forte somme, ont jugé suffisant de lui donner 10 francs, comme ils avaient remis 5 francs à chacune des deux filles, pour prix du silence.
Attendu
Que la déclaration de Cordier recueillie au cours de l’instruction, dont se sont servis les avocats défenseurs des autres accusés, et le ministère public : « C’est moi seul qui ai fait le coup avec un autre camarade ; ni Lepic, ni Goret n’étaient là ; je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas l’avoir achevé », est manifestement inspirée par la crainte de Lepic, dangereux repris de justice — qui, de même, a cherché à intimider les deux femmes — et qu’il n’y a pas lieu par conséquent de tenir compte de cette déclaration.
Attendu
Que si Cordier était coupable (du moins dans la mesure qu’on l’a dit) il est hors de vraisemblance qu’il eût cherché à reporter son affaire devant une autre juridiction, comme il a fait lorsque la Correctionnelle du Havre lui a infligé une peine de deux ans.
....... .......... ...
L’avocat, obligeamment, m’indique telle modification de forme qu’il croit devoir y apporter, insiste sur le rapport du médecin légiste qui estime que Cordier est « d’une intelligence au-dessous de la moyenne, qu’il s’exprime avec une certaine difficulté, que sa mémoire lui fait parfois défaut » et conclut à une responsabilité atténuée. Puis il m’indique la marche à suivre pour la faire signer, approuver du Procureur général et envoyer à qui de droit.
Une sorte de timidité, la crainte aussi de ne rien obtenir en demandant trop, le sentiment de la justice — car malgré tout je ne puis considérer Cordier comme innocent — me détournent de demander le recours en grâce tout simple. Je me rends compte peu après que je ne l’eusse pas plus malaisément obtenu. Plusieurs jurés en effet ont médité sur cette affaire ; la nuit leur a porté conseil ; ils sont prêts à approuver ma requête, et je n’ai point de peine à recueillir les signatures de huit d’entre eux. Un des autres, un énorme fermier rougeoyant, plein de santé, de joie et d’ignorance, comme on parle devant lui de la maladie d’un prisonnier et de l’absence de soins par quoi sa maladie aurait empiré :
— S’il crève c’est autant de gagné pour la société. A quoi bon les soigner ? s’écrie-t-il. Faut leur dire ce que répondait le médecin, à l’autre qui voulait se faire couper son doigt pourri : — « Pas la peine, mon garçon ! tombera bien tout seul. »